L’Île des Morts

LÎle des Morts, Arnold Böcklin, version de Berlin, 1883.

Et soudain, le sida de 1990 dont personne ne voulait entendre parler à l’époque, le sida qui tuait en France tous les jours des pédés, des toxicos, des putes sans que ça ne dérange plus que ça la majorité de la population, est l’objet de tout un tas de sujets, papiers, documentaires, éditos. Toi, tu es là, à vivre avec le VIH depuis 17 ans, à écrire sur le sujet, à rapporter les progrès scientifiques qu’on avait tant attendus, à bénéficier de ces médicaments qui te permettent de travailler comme tout le monde, des médicaments que les autres n’ont pas eu, que tu as parce qu’ils se sont battus pour. Tu n’es pas une oeuvre de fiction, tu fêtes tes 40 ans, ce que tu ne pensais jamais faire, et tu dois faire face au vieillissement, forcément un peu accéléré, de ta carcasse. Tu te demandes quoi faire quand tu n’avais pas prévu d’être encore là et en bonne santé, et que juste «vivre sa vie» te semble encore parfois comme une notion complètement abstraite.

Et les gens, découvrent, un peu morbidement fascinés, l’Île des Morts que tu portes en toi depuis si longtemps, et s’en approchent comme un bateau plein de touristes qui viennent regarder les baleines, sans un regard pour la mer de plastique que tu cherches à écoper. On frémit sur le pont, mais on se sait en sécurité sur le bateau. A moins que. Frisson.

Je suis arrivé à Act Up comme si j’avais toujours attendu le bon moment pour y aller. Je suis allé à Act Up parce que c’était, pour moi, la suite logique de mon histoire. Je rejoignais les pirates, les flammes de vie folles, qui m’aideraient à lutter contre le VIH. Il était tard pourtant, déjà. L’association n’était plus celle des années les plus dures, tant mieux; les combattantes étaient fatiguées, tant pis. J’avais tellement besoin d’eux. Et j’ai tellement reçu, même si j’ai pris beaucoup de coups.

Je ne sais pas si le film est bon, je ne l’ai pas vu. En fait, je suis totalement prêt à croire que c’est un bon film. Et je comprends bien que c’est la fonction du cinéma de nous amener à connaître que ce nous n’avons pas pu ou voulu expérimenter à la première personne, de nous faire vivre d’autres vies. Mais ce ne sont pas d’autres vies, cette fois. Ce sont nos vies, les vôtres aussi, parce que nous vivons toutes et tous avec le VIH depuis plus de 30 ans. Vous avez juste décidé de l’oublier, avant de rentrer cette fois dans la salle de cinéma. C’est dur de voir passer ces images. Un peu parce que ça me fait sentir vieux, une partie de mon histoire devient l’Histoire, se fige; beaucoup parce que je me rappelle trop le mépris quasi-général que le groupe a supporté. Personne n’écoute les canaris des mines, encore une fois.

Un jour, en réunion, j’ai perdu les pédales parce qu’on parlait du monument aux morts du sida à La Villette. J’avais l’impression qu’on me disait à la fois que j’étais déjà mort et que je n’existais pas, que la crise du sida était finie puisqu’on élevait un monument de commémoration. J’étais jeune et con, je n’ai pas compris tout de suite que j’arrivais moi aussi après la bataille, que les vivants avaient besoin d’un endroit pour pleurer leurs morts, et que c’était aussi un moyen d’ancrer toutes ces pertes invisibles dans le domaine public, de forcer à ce que tout le monde les regarde. Qu’on ne parlait pas de moi, en fait. Aujourd’hui encore, ce film ne parle pas de moi. Ni à moi. J’ai du mal avec la romantisation mais peut-être qu’il est temps que cette histoire, cette colère, ces injustices, accèdent enfin à la culture de toutes et tous.

Peut-être que je dois ravaler le mauvais goût que me laisse l’impression que nos vies ne sont dignes de la fiction que quand on souffre outrageusement et qu’on meure théâtralement. Peut-être que je suis injuste. J’ai le droit d’être injuste. Le VIH est injuste et arbitraire. Un jour, quelqu’un m’a dit, sans mal y penser: «Oh, ça va, la prévention, le VIH, tout ça. J’ai pas toujours mis des capotes et j’ai bien réussi à passer au travers, hein.» Moi, je n’ai pas réussi. Et Act Up m’a aidé à vivre avec, en en riant, d’ailleurs, beaucoup.

Quand viendra le temps pour moi de rejoindre l’Île des Morts, ce sera dans un linceul rose éclatant, debout sur la mer noire, dressé comme une héroïne d’opéra meurtrie. Quand viendra le moment pour moi de me laisser porter sur le fleuve de vie jusqu’à ma dernière demeure, je m’imagine, résolu, acceptant la fin avec la colère sourde d’un enfant buté tandis que je regarde s’approcher le dernier rivage.

Quand je disparaitrais, quand ce qui fait de moi, moi, se diluera dans l’huile de la dernière peinture, ce qui restera pour éteindre la lumière, c’est une braise d’amour tortueux, brûlante de colère. Avant que tout ne disparaisse, il restera l’immanence de l’amour incompressible que j’ai pu porter à ces folles, à cette lutte qui est finalement, beaucoup, beaucoup plus grande qu’une seule association. Il restera mon idéal d’amour et de force, ce que le VIH m’a donné, et ce qu’il a essayé de me prendre, sans jamais totalement réussir.

Pantin c’est l’heure

Je pense que ça va aller. #pantincestlheure

Une publication partagée par Charles Roncier (@leroncier) le

Ma maison est un bois, mais c’est presque un jardin
Qui danse au crépuscule, autour d’un feu qui chante
Où les fleurs se mirent dans un lac sans tain
Et leurs images embaument aux brises frissonnantes
Aussi folle que l’aube, aussi belle que l’ombre
Dans cette maison-là, j’ai installé ma chambre.

Sur France Inter aussi, c’est l’heure de Barbara à Pantin.

«Faites que ces gens s’en aillent»

A l’hôpital, Mme Veil est restée encore une demi-heure dans la chambre en question. En sortant, elle s’excuse auprès de moi. Elle me dit : «C’était trop dur. Ça me faisait penser aux camps. Aux camps de concentration. On parlait de choses si graves. Il est si maigre, si maigre. C’était trop dur.» Ensuite, elle est partie. Puis l’étonnant. Madame Veil n’a pas tout simplement disparu. Elle est revenue à l’hôpital.

Ministre de la Santé, pas que devant les caméras, Tim Greacen, Libération.

Je les porte aussi en moi, ces morts si maigres, dans le confort de mon traitement, comme le squelette mal ajusté d’un corps en surpoids parce que simplement vivant.

Give me things that don’t get lost

Tomber sur ça et verser une larme. J’écoutais cette chanson il y a dix ans, dans la ville même de Neil Young, Toronto, les yeux mouillés déjà, en pensant à Michel qui venait de mourir de l’autre côté de l’océan. Comme lui, j’aurai pu avoir envie qu’on me donne des choses qui ne se perdent pas, pour que mes yeux sèchent. Mais rien ne se perd, et rien ne se crée ex nihilo. Tout nous transforme, et reste en nous. Les larmes sont un petit prix à payer finalement. Old man, take a look at my life, I’m a lot like you.

Le chant du canari

Hoya Bella

Quand j’arrive à dormir, je fais des rêves inquiétants. Je suis à l’intérieur d’un gigantesque corps humain collectif, où chacun est occupé à essayer de comprendre quelle est sa place dans la machine globale. Pas d’open space, nous sommes chacun dans notre petit espace, à appliquer des instructions qui ne nous sont pas explicitées mais que nous connaissons, manœuvrant dans cette obscurité sémantique pour essayer de corriger les déséquilibres du robot géant. Toujours sans qu’on sache pourquoi, la Direction, les Hautes Sphères, décident de parquer le géant sur une planète inconnue, et quittent le collectif dans une flottille des vaisseaux spatiaux dépareillés pour se garer sur la montagne voisine. Nous sommes seuls, alors, dans le corps désormais ingouverné et inamovible, exposés dans notre collectif échoué, isolés face à la menace des autochtones chevaucheurs de tigres bleus. Malgré de petites victoires, nous savons, nous, ceux ne peuvent pas fuir, que notre guerrilla de cubicule ne nous sauvera pas. Tout au plus, elle retardera l’avancé de ces dangers muets et sourds, comme la porte de ma cabine ne peut résister qu’un moment à leur force aveugle. Quand l’une des créatures arrive à passer son bras à travers la ventilation, et va m’attraper par les cheveux, je décide de me réveiller. 

Pendant tout le rêve, je suis très calme, beaucoup plus calme que je ne le suis en ce moment dans la réalité, où j’alterne entre colère sombre et résignation, entre empathie et incompréhension profonde, sans jamais trouver un milieu qui me permettrait de me reposer. Quand j’ouvre les yeux, je suis las, comme celui qui sait qu’il va devoir recommencer le scénario des nuits encore et encore, pour essayer de donner finalement du sens à notre ensemble et tenter de nous protéger.

Personne n’écoute les canaris des mines, nos minorités, nos vies exposées, nous qui n’avons pas le privilège d’affirmer que demain, «ça ira mieux», parce que nous savons que ça n’ira pas mieux par défaut, que nous devrons arracher ce mieux, juste pour pouvoir survivre.

Nous vous avons prévenu que la Manif pour tous, ça n’était pas que des passéistes rigolos, mais la résurgence glaçante de la Réaction sous une forme moderne, terriblement efficace, autour de laquelle se redéfinirait la droite pour mieux nous sacrifier.

Nous vous avons dit que les attaques dont sont victimes les femmes et les personnes homosexuelles, dans la rue ou sur le net, étaient graves et qu’elles étaient le signe d’un déséquilibre profond et pathogène de notre société, qu’ils ne s’agissaient pas «seulement» de trolls.

Nous vous avons dit que les actes et les paroles racistes les plus infâmes avaient désormais toute license de circuler, sans ne rencontrer le plus souvent qu’un haussement d’épaule, et que ce n’était pas légitime qu’on accepte qu’une partie de nous soit ainsi traitée.

Nous vous avons dit qu’il y avait un problème avec la presse et la majeure partie de l’éditocratie politique hors sol qui continuait de servir la soupe aux dirigeants au lieu de les tenir redevables en leur posant de vraies questions qui feraient trébucher leur communication.

Nous vous avons dit qu’attaquer les malades, remettre en cause la sécurité sociale, stigmatiser les chômeurs et les précaires, c’était dangereux pour la santé de toutes et tous, en plus d’être inique.

Nous vous avons dit que le système agroalimentaire qu’on entretient depuis des années fabrique des produits inaptes à la consommation humaine et que notre dépendance au pétrole nous tue, bien plus vite qu’on veut le reconnaitre. L’air est vicié, littéralement.

Le refus obstiné de reconnaitre les systèmes d’oppression à l’oeuvre pour ne retenir que des actes isolés nous a menés à l’impasse dans laquelle on se trouve aujourd’hui. On ne peut pas lutter contre l’homophobie, le sexisme ou le racisme quand on refuse de les voir pour ce qu’ils sont, des ensembles complexes de dimension systémique, où une partie de la population s’accroche à ses privilèges face à une minorité. On ne peut pas lutter contre un ennemi qu’on refuse d’admettre.

Aujourd’hui, plus de quarante pour cent des électeurs sont prêts à voter pour un candidat d’extrême-droite, et en délicatesse avec la justice, que ce soit Fillon ou Le Pen. Bon, même ce chiffre n’est pas fiable, puisqu’il nous est fourni par des sondages qui ont régulièrement montré leur absence de pertinence. Mais on sait qu’ils sont beaucoup. Seule certitude, dans un pays qui tourne rond, ces personnes n’auraient jamais dû avoir la moindre chance d’être candidates, et encore moins élues. 

Le Pen, candidate du parti fondé par des collaborateurs et des anciens SS, refuse de rembourser l’argent qu’elle a volé à l’Europe et refuse également de retirer sa candidature en cas de mise en examen, parce qu’elle récuse le pouvoir des juges. Aucune tache ne semble coller sur le profil de cette millionaire qui a dissimulé, comme son père, son patrimoine et que son parti est le parti touché par le plus d’affaires judiciaires. Une candidate, qui passe ses journées à nous chanter le refrain rance de la souveraineté nationale, après avoir emprunté de l’argent à des banques russes, qui bénéficie du soutien d’une flotte d’internautes Poutinistes s’apprêtant à utiliser en masse des bots et à attaquer les autres candidats.

Fillon, lui, continue de faire campagne sur la probité, et a décidé de rester candidat alors qu’il est mis en cause dans plusieurs affaires, dont une d’emploi fictif. Sans aucune gène, il continue à désigner les «fraudeurs», les étrangers, les précaires et les personnes homosexuelles comme ses adversaires, pendant que les éditorialistes politiques télévisuels continuent à le défendre, dénonçant la «dictature» de la transparence et en critiquant le travail journalistique réalisé par leurs consoeurs et confrères. Ainsi, Franz-Olivier Giesbert, trempé dans l’affaire Fillon via son épouse et la Revue des deux mondes, continue de publier ses tribunes surréalistes, attaquant à la fois et dans le désordre, la transparence, la justice et les utilisateurs de Twitter. Les journalistes, lorsqu’ils ont été convoqués par ce même candidat, n’ont pas jugé bon de lui poser des questions sur les affaires en cours, et n’ont pas non plus jugés bon de défendre la seule journaliste qui a osé l’interpeller quand elle s’est faite attaquer par le candidat. Des attaques qui se sont ensuite étendues à la famille du rédacteur en chef pour devenir une campagne de dénigrement en règle. Sans presse qui fonctionne, pas d’information et sans information, impossible de se former une opinion pertinente. Reste la peur comme seul compas.

En attendant la fin du monde, la police, qui a des pouvoirs exceptionnels grâce à l’état d’urgence, continue de tuer et violer des adolescents noirs et arabes, sans que ça gène vraiment la majorité («Tu comprends, leur travail est difficile.»). La moitié des forces de police vote Front National et j’ai des sueurs froides en pensant à l’impunité dont ils bénéficieront sous un régime Le Pen. La réponse du pouvoir socialiste à cette menace: assouplir les règles de légitime défense pour les policiers, durcir les peines pour outrages aux forces de l’ordre et autoriser l’anonymat des enquêteurs.

Soyons honnêtes, la plupart des électeurs et des électrices sont capable de voter pour Le Pen parce qu’ils ne pensent pas vraiment qu’ils auront à supporter les conséquences de cette élection, puisqu’ils ne sont pas, à leurs yeux, ni des feignants, ni des resquilleurs, ni des pervers, ni des étrangers. Ils n’ont pas peur de la police, innocents qu’ils sont. Les électeurs de Fillon, eux, je pense que c’est très légèrement différent, ils veulent viscéralement voir la droite retourner à sa place légitime, au pouvoir. Je crois qu’ils vivent toute parenthèse de gouvernement de gauche comme un coup d’état et ils sont prêts à soutenir n’importe quel cheval boiteux pour y remédier.

De l’autre côté de la mer, loin dans une autre langue, Donald Trump, star de télé-réalité, entrepreneur raté, a réussi à se faire élire grâce à l’aide des chrétiens fondamentalistes, et installe un gouvernement fasciste, ciblant les femmes et les musulmans américains, refusant de reconnaître que les Juifs ont été les cibles principales de l’Holocauste et critiquant ouvertement l’indépendance de la justice. Les mécanismes qui ont porté Le Pen aux marches du pouvoir, sont certes différent de ceux qui ont mené Trump à la présidence des États-Unis, mais le résultat sera le même. Elle imposera ses décisions politiques arbitraires, les attaques contre les minorités vont exploser sans que la majorité ne réagisse, parce que ses idées sont partout. Elles ont migré par capillarité jusqu’à la gauche du spectre politique, une gauche qui est parfois incapable de comprendre que le respect de ceux qui parlent pour eux-mêmes, et le libre choix de ce qu’on fait de son corps et de son cul sont au coeur de ce qu’elle devrait défendre. 

Quand bien même Le Pen perdrait, je ne vois pas comment on pourrait se réjouir. Je refuse par avance votre invitation à la grande célébration républicaine qui suivrait une victoire d’un autre candidat de droite. Ne comptez pas sur moi pour me réjouir d’avoir éviter la sortie de route, alors que celle-ci nous mène au ravin.

Je vous le dis, comme nous avons déjà essayé de vous le chanter sous tous les tons: Ils viendront pour vous. Ils vont commencer par nous, les minorités, vous allez mettre du temps à réagir, il y aura des morts. Et ils se tourneront vers vous, rognant vos droits pour aller encore plus loin dans ce qu’ils portent par essence, le fascisme.

Voilà ce qui tourne dans mes nuits, quand j’ai peur de ce que demain sera fait, pour moi et les personnes qui me sont chères, quand je me demande si ce pays saura me protéger de ce qu’il a créé. 

Panique sur ordonnance

Voilà où nous en sommes. Aux États-Unis, les séropositifs et séropositives se demandent s’ils doivent faire des stocks d’antirétroviraux. 

« I realize I’m operating from a place of complete and utter fear, » he says.

As are a lot of us Americans with HIV/AIDS right now. That’s understandable, given that President Trump and the Republican-controlled Congress have vowed to repeal the Affordable Care Act (i.e., Obamacare) and floated plans to radically slash Medicaid — two programs that together cover hundreds of thousands of the roughly 1.2 million people living with HIV/AIDS in the U.S.

Since 2010, Obamacare market plans, plus the expansion of Medicaid eligibility that took place under Obamacare in 31 states (and the District of Columbia), have dramatically increased health care coverage for Americans living with the virus — giving us steady access to treatment and care that not only keep us healthy but also basically uninfectious.

Should People With HIV Stock Up on Meds in Fear of Health Care Cuts?, TheBody.Com.

L’article est rassurant, et rappelle que le démantèlement du système de santé, s’il doit arriver, prendra des années. Mais perso, je suis désolé, et c’est peut-être que ma vie tient à ces deux pilules que je prends le matin, mais ça n’est pas suffisant pour me permettre de dormir tranquillement la nuit. Ce que cet article demande, c’est: «A quel moment je dois commencer à paniquer ?»

Et nous ? Et ici, en France, avec les projets fou de Fillon et Le Pen, la casse sociale qui arrive, pendant combien de temps serons-nous protégés ? J’y pense chaque fois que je vais renouveler mon ordonnance. La pharmacienne me demande si je veux plusieurs mois d’avance et maintenant, je dis oui, systématiquement. 

J’ai conscience, à chaque fois que je prends mes traitements, qu’ailleurs, d’autres personnes vivant avec le VIH n’ont pas cette opportunité. Personne ne mesure mieux que les malades le privilège que représente l’accès à la santé. C’est pour cela que nous nous sommes battus, et c’est aussi pour cela que je ne me laisserais pas faire si la Réaction nous attaque. Quitte à mettre le feu. 

Le triste démenti du très bien compris

«Avec la Manif Pour Tous, je fais le pari positif du malentendu.» (…)

«La présence des modèles masculins est évidemment un besoin pour la construction de soi.» (…)

«Je voudrais quand même rappeler qu’il n’y a pas d’avortement heureux !»

— Jean-Luc Mélenchon : « Je suis de culture catholique, je connais la maison ! », Famille Chrétienne

Bien triste, cet entrevue de Méluch’ dans Famille Chrétienne triste. C’est toujours aussi affligeant de lire deux mecs disserter entre couilles, calmement du bien fondé —ou non— de l’oppression des femmes et des homos, tout oublieux qu’ils sont de leur classe de mecs hétéros qui leur permet de le faire. Comme si nous n’avions pas eu à nous battre pendant des années pour accéder au droit de nous marier, avant d’y accéder sous les seaux de merde de La Manif pour Tous. Comme si les femmes n’avaient pas à se battre pour avoir accès à l’avortement —forcément horrible, hein, évidemment, coupable— et à en plus en subir le stigma. C’est terrifiant de se rendre compte qu’il est prêt à nous balancer sous le bus sans hésiter pour essayer de gagner des voix auprès de personnes qui ne voteront jamais pour lui. Comme Hollande, quoi. 

Le candidat de la France Insoumise cherche un terrain d’entente avec des gens qui ont poussé les nôtres au suicide, pendant des mois, comme il avait flatté leur « élan », alors, sur notre dos. On part de tout ça comme si c’était de l’histoire ancienne, alors que ce sont ces mêmes gens qui dirigent et remodèlent la Réaction politique en France. Il n’y a aucun malentendu. Parler de l’obligation d’un modèle masculin, ou laisser supposer qu’une IVG est forcément triste ou douloureuse, c’est déjà être sur leur terrain. C’est en cela que cet entretien est révélateur, pour moi, d’une terrible minoration dans la campagne de Méluch’, une faille politique majeure: l’un des fronts de bataille principaux —avec les minorités, un autre concept qui semble lui échapper—, ce sont les questions de genre. Les droits des femmes, les droits des minorités sexuelles ne sont pas négociables, et ce sont les intéressé•e•s qui doit choisir et discuter. Si tu es prêt à franchir la ligne de démarcation pour faire la cour à des gens de l’autre côté, alors ce n’est pas la peine d’essayer de venir nous la jouer incorruptible, ou différent. On connait la rengaine, c’est le vieil air connu du paternalisme universaliste.

Les signes précurseurs

Andrew Nagorski, author of the new book Hitlerland, discusses the way Americans saw — and wrote about — the early days of the Third Reich.

(…)

If you look back to the very beginning of Hitler’s rhetoric about Jews, it was all there — the talk about extermination and vermin. He didn’t spell out exactly what would happen in the Holocaust, but he gave a pretty good indication of its overall thrust. When someone lobs those kinds of rhetorical bombs, it’s sort of a natural human tendency to say, « Oh, that’s just a figure of speech. They don’t really mean it. It’s just a way to whip up supporters. »

(…)

After the Great Depression hit, suddenly the Nazi Party became a major contender for power. Yet you had Americans meeting Hitler and saying, « This guy is a clown. He’s like a caricature of himself. » And a lot of them went through this whole litany about how even if Hitler got into a position of power, other German politicians would somehow be able to control him. A lot of German politicians believed this themselves.

— Early Warnings: How American Journalists Reported the Rise of Hitler, The Atlantic

Un article qui date de 2012, et qui nous rappelle que ne pas prendre aux sérieux les fascistes, c’est notre première défaite qui mène à leur victoire. Trump n’est pas un clown et il applique son programme christo-fasciste. Les barrières qui pourraient l’empêcher de faire trop de dégâts sont beaucoup plus fragiles que ce qu’on pourrait espérer. 

Face à cela, en France, beaucoup continuent à ne pas vraiment prendre au sérieux la menace que représente Le Pen, et se rassurent en disant qu’elle «ne pourrait pas faire ce qu’elle veut». Ou qu’elle «ne passera pas». Je n’aurai pas cette légèreté-là. 

L’arrivée en tête au premier tour de la primaire à gauche de Benoît Hamon, dont la proposition phare est l’instauration d’un revenu universel, en est la preuve : les électeurs sont sensibles aux questions sociales. La crise économique de 2008 est passée par là. Elle a intensifié la pauvreté, la précarité, la peur du déclassement.

Aujourd’hui, comment votent les premiers concernés ? Si, en 2012, les plus précaires avaient massivement donné leur voix à François Hollande, son quinquennat les a eux aussi déçus. Les régionales de décembre 2015 indiquent une désaffection pour la gauche et un ralliement massif au Front national, comme le montre un ouvrage à paraître en mars dirigé par Florent Gougou et Vincent Tiberj, sous le titre La Déconnexion électorale, état des lieux de la démocratie française,édité par la Fondation Jean-Jaurès.

(…)

En 2015, les lignes bougent. Les plus démunis désertent la gauche qui les a déçus. A partir d’une nouvelle enquête menée après les élections régionales de décembre 2015, la politologue constate un basculement spectaculaire de ce public vers le FN. Le parti d’extrême droite bat également des records chez les ouvriers les plus précaires, qui ont voté à 64 % pour lui au premier tour des régionales et à 62 % au second tour. « Dans le contexte de l’élection présidentielle de 2017, la désaffection à l’égard de la gauche de gouvernement et de sa politique semble sans précédent. L’extrême gauche n’apparaît pas crédible et Jean-Luc Mélenchon est perçu comme un faux allié des pauvres. C’est Marine Le Pen qui, à leurs yeux, incarne le dernier recours », poursuit Mme Mayer, à la lumière des entretiens qu’elle a menés.

De la gauche au FN, le basculement du vote des pauvres, Le Monde.

Marche des Femmes et médias

Women's March

Assez surpris —vraiment, je devrais arrêter d’être surpris, mais bon— de la médiocre couverture médiatique en France de la Women’s March qui s’est tenu samedi 21 janvier dernier, j’ai essayé de savoir, par exemple, combien de personnes ont marché ce jour-là, en tout au niveau mondial. Je cherche encore.

Entre Libé qui parle de « milliers » de manifestantes, alors qu’on est plus proche des millions apparemment, et Le Monde qui fait un focus sur la présence d’Angélique Kidjo lors de la marche (ok.), les grands médias ont manifestement raté un truc.

Et pas qu’en France: Aux États-Unis, 1 journal sur 5 n’a pas couvert les Marches de protestation. Et 22% les ont mentionnées seulement dans les pages intérieures. 

Pour le Washington Post, les grands médias ont raté le rendez-vous et ce sont les réseaux sociaux qui ont permis l’organisation d’une des plus grandes mobilisations des 30 dernières années aux États-Unis (là encore, sans chiffres, difficile d’être plus précis).

Ce manque de visibilité n’a bien sûr rien à voir avec le fait qu’il s’agisse d’une marche de femmes. Evidemment. Ou que les manifestantes aient été réunies autour des questions des droits des femmes, des minorités, de la lutte contre le réchauffement climatique, contre l’islamophobie, pour les droits des personnes trans et des homo-bisexuel•le•s. Bref, ce qui est aujourd’hui au cœur des luttes politiques ici et là-bas; des «histoires de « bobo » et de minorités» pour certains, tant pis si les premières décisions du nouveau président ont été une attaque contre les droits des femmes, une attaque contre les Premières Nations qui s’opposaient à l’industrie pétrolière et le bâillonnement de l’Agence américaine de protection de l’environnement. 

Les femmes sont en première ligne. Nous sommes en première ligne. Ce sont ces questions, malgré ce qu’essaye de nous faire croire les éditorialistes politiques pourrissants, qui définissent et qui vont définir le projet de société que nous allons devoir défendre. Face à Trump, face à Le Pen —qui bénéficie déjà de l’armée de propagande du fascistoïde américain sur internet—, face à Fillon, face à Valls. 

 

Crédit photo : Mobilus In Mobili.

Impénitent

Je ne sais pas si George Michael est mort des suites d’une infection par le VIH, et pourtant, évidemment, j’y pense.

Le diable est dans les détails, dans les raccourcis et les associations faciles: Les homosexuels meurent jeunes du sida. George Michael était gay, il en a parlé, dans sa musique et en entretien. C’est le VIH qui a retardé son coming out. C’est le VIH qui a emporté son compagnon. La pneumonie dont il a souffert il y a quelques années, ça ressemble à celles des premiers moments du stade sida. La drogue aussi, c’est dans le champ sémantique de l’épidémie de VIH. C’est une maladie de drogué, le sida. Et surtout, un homme gay, beau, incandescent, sexualisé, impénitent, ça meurt du sida, parce que tout se paye. Je ressens encore cette vague culpabilité de le trouver beau comme un dieu, avec ses poils, ses perles à l’épaule, le carré de sa mâchoire. Sublimement pédé; trop, même pour beaucoup de pédés. Il était beau comme c’était pas permis. 

Peut-être qu’il est mort des suites d’une l’infection par le VIH, mais en fait, on s’en fout, ça n’aurait rien de gênant, ni de glorieux, dans l’absolu. Ce qui est indécent, c’est qu’il soit impossible de parler normalement de cette maladie, 30 ans après sa découverte. Si on s’expose, on est réduit à ça, si on se tait, on joue le jeu de la honte et de la stigmatisation.

Cette question, formulée ou non, s’invite à chaque enterrement de pédé, avec plus ou moins de gêne. Quand on est homo, le VIH marche dans le cortège funéraire. «Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés»; nous vivons, et nous mourrons, tous, avec le VIH. C’est un fait, dont nous n’avons pas à nous excuser, et qui appelle la délicatesse, par respect pour ceux qui ont arrêté de chanter.