Le témoignage, la force et le consentement

Deux textes, deux femmes qui ont survécu chacune à un attentat, mais qui sont bien sûr bien plus que ça, et qui m’ont interrogé sur la façon dont les cycles médiatiques utilisent ses témoignages, sans s’embarrasser de consentement.

La photo de Nidhi Chaphekar a été reprise très rapidement après les attentats de Bruxelles, le 22 mars dernier. Elle est sur un banc, blessée, dénudée en partie, et elle regarde la caméra d’un regard déterminé. Dans un beau portrait du Guardian signé Vidhi Doshi, elle parle son rapport complexe avec cette photo, impudique, mais qui a aussi permis à sa famille, en Inde, de garder espoir:

For eight or nine hours after the attack, Chaphekar’s family had no idea which hospital she was in. The image of her, injured but alive, gave them hope. “When I saw the picture, I saw the trauma I had gone through, the shock I had experienced,” she says. “I was recollecting the other people around me. How helpless they were, how helpless I was feeling.”

Millions saw that image of Chaphekar, the victim whose face captured the collective trauma and shock of the day. When she looks back at it now, in her living room in Mumbai, Chaphekar has mixed feelings. “So many pictures were taken on that day, but somehow only mine was circulated because it showed everything – the circumstances, the panic, the trauma.”

Part of her feels that editors should have been more careful about how they used the picture. “Being a lady … this picture should have been blurred, cropped. Some media people have put it on the front page, the full page. When I saw that, I felt a little low. It doesn’t look nice. It’s not just adults reading the newspaper, it’s children too. And especially my children. I was worried somebody would say: ‘Look at your mom, don’t you feel ashamed?’ But nobody has said that. Everybody said: ‘Your mom is so brave. She’s like a tigress.’”

L’article se conclut sur cette phrase belle et terrible :

“I do believe it was destiny,” she says. She hadn’t been scheduled to fly that day, but her rota had been changed last minute. “It was supposed to happen to me. And I’m glad it did. If it hadn’t been me, it would have been someone else.”

Julie, elle, a pris la parole quand elle est sortie du Bataclan. C’était fort et beau et après, elle a décidé de ne plus témoigner, jusqu’à ce que des journalistes (français) la contactent pour les prochains hommages aux victimes. Et dans son texte, un écho aux paroles de Nidhi Chaphekar, une autre façon de vivre avec ce qui s’est passé :

J’étais juste au mauvais endroit au mauvais moment maintenant j’essaie de vivre avec.

C’est pas tous les jours facile. Parfois il suffit d’un rien pour qu’on y repense et on se rappelle qu’on a vécu un truc horrible. Une association de pensées maladroites qui fait que d’un coup on replonge quelques instants dans l’horreur.

Mais est ce que c’était plus horrible que le jour où j’ai réalisé que ce n’était qu’une question de jours avant que ma mère ne meurt ? Est ce que c’était pire que le jour où on m’a annoncé que mon petit ami ne se réveillerait jamais de son accident de skateboard ?

Je ne sais pas, je ne crois pas.

En tout cas une chose est sûre, c’est que ça, on ne me le renvoie pas sans arrêt. J’y pense de temps en temps, ça fait mal parfois mais on m’a laissé faire mon deuil comme je le souhaitais, à mon rythme.

Laissez moi faire mon deuil de mon amie Lola, laissez moi oublier qu’on m’a tiré dessus, laissez moi en parler quand j’en ai envie, laissez moi redevenir la fille à problèmes “normaux” que j’étais avant et surtout, SURTOUT laissez oublier que je suis une victime.

Vous reprendrez bien un peu de quinoa ?

Ça a beaucoup jasé sur le quinoa de Méluch’, dernièrement. Pour celles et ceux qui n’ont pas suivi, Jean-Luc Mélenchon, dans une interview à Gala, a déclaré tout le bien qu’il pensait de la chénopodiacée en question:

La salade au quinoa a joué un grand rôle pour moi cet été. Elle m’a aidé à faire une sorte de régime végétarien. Elle permet de remplir deux buts : revenir au meilleur poids pour moi car je ne peux pas commencer une campagne électorale en étant au maximum de mon poids (…) J‘ai découvert il y a deux ans le quinoa, je suis en retard quand même. Ça, c’est vraiment la plante de l’avenir.

Avant de revenir sur la réduction de sa consommation de protéines carnées. Le format, le ton et les photos, très people et très « magazine féminin », ont donné lieu à beaucoup de blagues, dans les médias et sur les réseaux, dont certaines m’ont fait rire, comme ce tweet.

Mais interrogeons-nous sur ce qui provoque l’humour, présentemment : C’est que Mélenchon, connu pour son gauchisme viriliste, s’aventure sur les terres des blogueuses cuisine-mode, têtes de turcs favorites de beaucoup sur twitter. En gros, que «le quinoa, c’est un truc de gonzesse». Et évidemment, c’est problématique et révélateur.

Dans une série d’études publiées récemment, les chercheurs ont montré que les gens perçoivent les consommateurs respectueux de l’environnement comme «plus féminins», et que ces consommateurs se perçoivent également comme «plus féminins». De plus, certains hommes déclarent éviter ces comportements écolos afin de protéger leur masculinité, parce qu’une fois de plus, ce qui est féminin porte une connotation négation de faiblesse et donc doit-être évité à tout prix. Cette masculinité —toxique— apparaît donc comme un frein à l’écologie politique.

Personnellement, j’ai envie de donner un peu de crédit au politique qu’est Mélenchon, et ce, même si je suis loin d’être un fan de l’homme. Cela fait un moment maintenant qu’il porte un discours écologique, de réduction de la consommation de la viande, et d’interrogation de notre production agricole. En adoptant cet angle et ce traitement sur le sujet, il a occupé l’espace médiatique pendant plusieurs jours sur la question de la consommation de protéines, la viande et la santé, tout ça parce que notre réflexe sexiste à toutes et tous est de trouver qu’un homme politique qui parle de quinoa dans Gala, c’est, au mieux, drôle, au pire, pas sérieux du tout.

En attendant, donc, sa communication est un succès, comme il le dit lui-même sur Facebook:

Moi aussi, j’aime bien le quinoa. Et moi aussi, je cherche à réduire ma consommation de viande parce que les méthodes d’élevages sont affreuses. Et je pense aussi que l’écologie nous oblige à en affronter cette virilité toxique associée à la production agro-alimentaire. Donc, oui, je reprendrais bien un peu de quinoa, merci.

Edit du 12/09/16 :

Grâce à un commentaire de Gildas sur Facebook, je découvre qu’évidemment, ce que je décris maladroitement ici a un nom :

La pensée occidentale continue de graviter autour de ce que Derrida appelait le carnophallologocentrisme : l’être puissant, c’est l’être carnivore, qui parle le langage de la raison et impose sans scrupule la domination masculine. Et ces injonctions restent vives, puisque les défenseurs de la cause animale se voient souvent reprocher de faire preuve de sensiblerie ou de vouloir imposer leurs émotions.

— Les animaux d’élevage nous regardent, Vincent Message, Libération.

Difficile de trouver beaucoup plus sur internet à ce sujet, mais ce livre de Patrick Llored semble s’y intéresser particulièrement : Jacques Derrida. Politique et éthique de l’animalité.

Naviguer notre océan de photos numériques

Un de mes amis canadiens avait une oeuvre vidéo constituée exclusivement de longs plans séquences de personnes qui prenaient en photo les participants de la Pride de Toronto. Une oeuvre qui semblait demander : mais que deviennent toutes ces photos? Vu la difficulté que nous connaissons toutes et tous à trier, ranger, sauvegarder et publier les photos —bien que ça n’ait jamais été aussi simple techniquement, paradoxalement—, la réponse est bien souvent : rien du tout.

Dans cet article du New York Times, Zen and the Art of Managing Smartphone Photos, l’auteur nous recommande finalement de ne rien faire pour ne pas perdre trop de temps dans un classement futile, à part des sauvegardes régulières, et sauf si vous êtes professionnel•le de la photo, évidemment :

Ben Long, a professional photographer in San Francisco, said he diligently tagged his photos with keywords using Adobe’s Lightroom app to make them easy to find later.

“I put tagging up there with flossing and stretching: things you know you’re supposed to do and they’re really a drag to do, but you just get in the habit of it,” he said.

For the rest of us, there’s another reason to not bother deleting photos in Google Photos: Google adds creative touches to images that you thought were previously unwanted. If you took multiple shots of a sun setting or your child smiling, for example, it stitches them into an animation.

“The lower the cost is of searching, then the more one should ask the question of, should I be organizing this at all?” Mr. Christian said.

After migrating my entire photo library to Google Photos, my answer is a resounding no.

La principale leçon, selon lui : «Stop thinking of the digital photo album like a physical scrapbook. (…) With Google Photos, you can treat it like a giant searchable junk drawer.»

Personnellement, je prends des photos exclusivement sur iPhone puisque le meilleur appareil photo est celui que j’ai sur moi. J’ai iCloud pour le transfert pratique entre l’iPhone et le mac, Google Photos pour la sauvegarde (payante, 2 € par mois), Instagram pour les photos de l’instant et Flickr comme galerie pour celles qui me semblent les plus intéressantes dans la durée (work in progress). Clic-clac, merci Kodak.

70 bougies

Béa au cierge

Le 25 décembre dernier, on fêtait Noël à Bordeaux. Il faisait grand soleil, et ma mère et moi en avons profité pour aller nous balader aux Chartrons. On se retrouve dans l’église Saint Louis et Béa décide de poser un cierge à Marie Sainte Rita, pendant que je roule des yeux dans les orbites et souffle ma désapprobation.

En installant la bougie devant la statue de Marie la patronne des causes désespérées, Béa se blesse le pouce avec le porte-cierge et lâche un «Putain de merde!», avant de porter rapidement sa main à sa bouche et de lever les yeux vers la sainte femme, comme une enfant pris en faute.

On a ri comme des bossus et nous sommes sortis pour rejoindre Emilie et sa famille.

Béa a 70 ans aujourd’hui. Bon anniversaire, maman.

Proto-RuPaul sur la Une

J’ai enfin retrouvé cette merveille de reportage sur les drag-queens françaises datant de 95, dont nous citons, encore aujourd’hui, les phrases cultes. RuPaul n’avait pas encore connu sa renaissance, sans même parler de sa traversée du désert, et l’idée même de Drag Race n’avait pas effleuré notre prophète. Nous sortions au Queen en découvrant les fluctuations du genre et les stigmatisations qui en découlent. Et on riait du mauvais traitement et du sensationnalisme associé à nos vies, et des idiots que nous étions, parce que c’était notre seule arme. Folles for ever.

Novembre

Ciel

7 novembre 2015

Par la fenêtre du train, je vois les arches de l’aérotrain qui tracent sur les plaines du Centre. C’est absurde, ce rail suspendu menant nulle part, ces colonnes de béton armé fendu sous lesquelles passent les tracteurs. Les dernières feuilles des peupliers sont tombées dans un tapis jaune vif, les champs sont vides et le futur n’a pas eu lieu. L’aérotrain a été avant qu’il ne soit et je regarde les dernières traces du projet oublié suivre la ligne d’horizon.

Sur le côté du chemin de fer abandonné, des crétins ont tagué des slogans de la manif pour tous, des messages de peur incongrus aussi déplacés que le béton désormais friable sur lesquels ils sont peints. Tâche sur tâche, qu’il faudra bien, pourtant, un jour, effacer, peut-être quand on aura reconnu le mal que ces mots ont causé.

La mort et ses agents rôdent autour de nous et nous faisons ce que nous pouvons pour que la sidération ne nous empêche pas de vivre. Il faut vivre, malgré tout, et courir, bien sûr, et la seule façon d’avoir la force de le faire, c’est de prétendre qu’on n’a pas peur. On se convainc que le train ne peut pas dérailler, que la voie est sure, que les rails vont jusqu’au bout du quai.

Il y a quinze jours, Béatrice m’a laissé sur ma boîte vocale un message avec une voix brisée de larmes, d’où perçait le cri muet des morts, celui qui monte en nous et qu’on essaye de faire taire quand on perd quelqu’un. J’étais dans le train, impossible de la rappeler à cause du réseau, mais j’ai quand même envoyé des messages à Émilie, parce que je voulais être sûr que notre mère n’avait pas besoin d’une assistance immédiate. Brigitte est en train de mourir, m’a expliqué Émilie; sa voiture a quitté la route. Il faut qu’elle y aille, tout de suite, j’ai répondu en tapotant, fébrile, sur mon téléphone, debout entre deux wagons. Béa, en état de choc, a fini par prendre le train pour se rendre au chevet de Brigitte. Devant celle qui n’était déjà plus là et qui ne se ressemblait plus vraiment à cause de la violence de l’accident, ma mère, incrédule, a soulevé le drap du lit d’hôpital pour reconnaître les pieds noueux de son amie et réussir à croire, enfin, que c’était bien son corps qui gisait là, en train de s’éteindre.

Brigitte était la blondeur bourgeoise éclatante, puissante, comme son intelligence, comme son parfum, qui nous suivait depuis notre naissance. Des vacances, les derniers amis de la ville où je suis né. Une femme qui avait connu mes parents quand ils étaient encore ensemble. Quelqu’un qui avait connu mon père et qui avait pris le temps de m’envoyer des tirages en noir et blanc du sourire de Michel quand il est était jeune père, heureux, confiant.

«J’ai failli l’appeler plusieurs fois cette semaine. On se parlait beaucoup, finalement. De pas grand chose, mais on se disait tout. C’est dur», me dit Béa, hier. J’ai le coeur qui se coince, parce que je sais ce qu’elle veut dire, parce que je ne peux rien faire. Elle a perdu son amie, celle dont elle connaissait la forme des pieds, cette intimité d’esprit et de corps là. Et s’il y a d’autres amies, bien sûr, il n’y aura pas d’autre amie de 40 ans, parce que nous n’avons droit qu’à un seul tour sur le manège.

Le train file et c’est un voyage heureux, il fait beau, il n’y a pas d’enfant qui pleure ou de goujat pour parler fort au téléphone. Bientôt, le vieux mono-rail joue à cache-cache avec mon train, disparait au milieu des arbres, se rapproche pour finalement s’arrêter aussi abruptement qu’il avait commencé. Les étangs paisibles, ma mère, que leur beauté, leur paix au soleil de l’automne, que ça continue à nous porter. Que la lumière musèle la peur, que notre ligne ne s’arrête pas tout de suite.

Ces jours-ci

La Champenoise

Je fais n’importe quoi avec la nourriture, ces jours-ci. Hier, j’ai voulu faire des crêpes, alors que je n’ai pas de poêle à crêpe. J’ai été en acheter une et ce n’est que quand je l’ai mise sur ma plaque à induction et qu’elle est restée froide que je me suis rendu compte qu’elle n’était pas prévue pour. J’ai failli arracher le plan de travail du mur de frustration.

Ce soir, j’ai décongelé deux kilos de lentilles cuisinées, en me disant qu’on serait content de les trouver en sortant du cinéma. Évidemment, en rentrant du cinéma à minuit trente, je n’avais pas du tout envie de manger des lentilles aux carottes (même très bonnes). Les lentilles sont allées rejoindre la pâte â crêpes au frigo, celle là même qui attend que nous soyons lundi pour que je puisse acheter une poêle adéquate. Tout va probablement partir à la poubelle parce que je n’ai pas faim, ces jours-ci.

Hier, j’ai été prendre un verre en terrasse, et au moment de m’asseoir, j’ai hésité. Et Franck, toujours philosophe, a haussé les épaules et m’a dit : «Si on doit se faire buter, on se fera buter.» Franck, qui en passant devant Libération pour rentrer chez lui vendredi soir, s’est dit qu’on en faisait peut-être un peu beaucoup, avec les fusils mitrailleurs et les soldats, avant d’apprendre qu’on tirait dans la rue à côté. On a bu notre soda en mangeant des bonbons acidulés. Je suis rentrée en vélo préparer ma pâte à crêpes (innocent que j’étais).

Aujourd’hui, il faisait un temps incroyable, le soleil était revenu. J’ai ouvert les fenêtres et mis de la disco parce que c’est de la musique la plus puissante que je connaisse pour faire reculer les ombres. La disco qui fait danser dans le noir, même quand on est malade.

Nous n’avons pas pris le métro, il faisait tellement beau et j’ai cherché le chemin le plus ensoleillé. Les rues étaient déjà plus vivantes que la veille, où un silence assez terrifiant s’était étendu sur la ville. Je me souviendrai longtemps de mon arrivée à vélo dans une Gare d’Austerlitz déserte pour aller chercher d’Artagnan, me demandant si elle était bien ouverte tellement je voyais peu de monde. Les taxis avaient pris le temps de sortir de leur voiture et discutaient en attendant les clients qui descendraient du prochain train.

On a mangé dans le restaurant chinois habituel, à coté d’une mère qui finissait de se rassurer d’avoir ses deux filles avec elle, et puis on a été prendre un bubble tea dans la petite boutique de Saint Martin, celle où le propriétaire s’est laissé déborder par sa gamine adorable qui dessine toujours sur l’une des trois tables. Les seaux de perles de tapioca sont recouverts de cahiers de dessin roses bonbon et de trousses de feutres. J’ai voulu qu’on aille se poser au jardin Anne Franck, mais il était, bien sûr, fermé. Alors on a continué le lèche-vitrine, en attendant de retrouver Quentin. On marche et je vois bien que d’Artagnan, il a les pleurs qui sont coincés à l’intérieur parce qu’ils pensent aux personnes qu’il connaissait et qui étaient au Bataclan. Mais je dis rien parce que j’ai pas à lui dire comment gérer son chagrin ou faire pour que ça sorte.

On retrouve Quentin et on s’installe en terrasse, je suis sur le tabouret qui tourne le dos à la rue, je me demande si je dois m’en inquiéter. Quentin nous dit qu’il a passé le week-end à pleurer, et quand il nous demande si on connaissait des victimes, d’Artagnan ne dit rien et ça me coince le ventre, parce que je ne sais pas si c’est par pudeur ou pour ne pas s’effondrer.

Tout à coup, il y a des gens qui passent en courant devant le café. Tout le monde se lève d’un seul coup et je suis le mouvement, comme un fou, je suis caché, mal, à côté de la porte des toilettes, je suis très mauvais à ce jeu, je suis directement en face de la porte vitrée. Rapidement, les voitures de flics passent en hurlant devant le café, on s’enhardit à se relever, j’ai le genou mouillé parce qu’il y a de l’alcool renversé partout, d’ailleurs il y a des tables renversées partout, le patron insiste en disant que c’est un mouvement de foule et décide de fermer le bar. Je paye et on part.

Quentin nous fait monter chez lui, au dessus du café, on parcourt Twitter, on envoie des SMS et très rapidement là encore, on comprend que c’est une fausse alerte, que des pétards et une ampoule ont explosé non loin. Hébété par le retrait de l’adrénaline, j’essaye de me souvenir comment je me suis retrouvé au fond du bar et je ne me souviens pas. J’ai eu l’impression de me rouler en boule en hurlant, tout en me téléportant.

Not afraid, j’aimerais bien. Je comprends l’idée, mais moi, je suis afraid, ces jours-ci. J’ai terriblement peur. Pour moi, pour mes proches. Pour ce qui va suivre. J’ai peur quand j’entends les sirènes de police qui descendent la rue des Pyrénées toute la journée. J’ai peur quand une voiture démarre un peu trop sportivement. J’ai peur des gens avec des grosses valises qui ont l’air d’être trop légères pour leur taille. Nous sommes traumatisés, même nos plus cyniques parisiens désabusés, tous exposés aux secousses secondaires, quoiqu’il a arrive.

Mais je peux pas m’arrêter d’aller en terrasse, de marcher dans la rue, de voir des gens. Je ne sais pas comment faire autrement que de continuer. Il ne peuvent pas tous nous tuer et c’est la seule solution qui pourrait leur permettre de gagner. Quoiqu’ils fassent, ils ont déjà perdu, et ils essayent de nous entraîner dans l’abîme avec eux.

Aussi, et je sais que beaucoup de femmes et d’homos me comprendront, si je ne devais sortir de chez moi que lorsque que je sens en parfaire sécurité, je ne sortirais pas beaucoup. L’espace public n’a jamais été 100% sûr pour moi, qui suis pourtant un grand mec blanc. J’ai appris à analyser les risques potentiels, à évaluer les groupes bruyants, à choisir mes rues, mes heures de balades.

Nous sommes ressortis, dans la soirée, au cinéma, se changer les idées. Mais cette fois, j’ai pris mon pilulier, un chargeur de téléphone, au cas-où, et nous sommes allé à celui juste à côté de la maison. La salle était presque vide et on s’est assis pas trop loin de la sortie. Au milieu du film, l’image a soudainement disparu. Le son a continué à jouer, lui. On a toutes et tous tourné la tête, essayant de deviner si quelqu’un était dans la salle de projection, si on devait être patient. Ou si on devait avoir peur. J’ai demandé en chuchottant à d’Artagnan s’il voulait qu’on sorte. Il a secoué la tête. Un homme est sorti de la salle dans un clignement de lumière, et l’image est revenu peu après. Le projectionniste est descendu s’excuser et toute la salle l’a remercié en rigolant, clairement soulagée que ce ne soit qu’un petit incident technique, une courte interruption de l’image et non pas une nouvelle attaque. Le film est revenu quelques minutes en arrière, et la projection a repris, le bruit des balles à sa juste place derrière l’écran.

Vider mon sac

Saint-Émilion, 31 octobre 2015

Saint-Émilion, 31 octobre 2015

Dans mon sac à dos, j’ai des semis, du lilas afghan et du lis des cafres, que j’ai installés dans des bouteilles en plastique taillées, pour ne pas qu’ils s’abiment. Un fruit de la passion, mûr, pour ses graines prêtes à être semées. Un couteau Leatherman dans son étui, qui cogne contre la boîte métallique bleue roi de ma cire pour cheveux Dax. J’ai aussi une petite bouteille d’eau, mes médicaments contre le VIH dans un pilulier orange vif et une écharpe, pour quand je sortirai du train, et qu’il fera froid sur le quai parisien. J’ai aussi des pots de confitures de coing maison, bien emballés. Des pansements, mes cachets de lactase, ma carte de voyageur SNCF et au fond, protégé dans sa combinaison de mousse, mon ordinateur portable. J’ai aussi la prise pour le brancher, ainsi que le chargeur de mon téléphone. Si on m’arrêtait et qu’on fouillait mon sac, on pourrait me prendre pour un survivaliste, alors que je suis simplement un survivant. J’ai un étui avec deux paires de boules quiès, que j’utilise quand je n’écoute pas de musique avec mes écouteurs. Là, je n’en ai pas besoin, je suis seul, j’ai le compartiment pour moi. Et d’ailleurs, le train entre en gare. Je range mon livre contre mon portable, je ferme mon sac.

Les biches

Sur une photo qu’elle m’a envoyée, Béa avance au bord de la mer, les pieds dans l’eau, de dos, penchée vers les vagues, le pantalon retroussé, une silhouette sombre sur une plage bretonne. On s’envoie des textos avec Béa. Je sais que je devrais la voir plus souvent, faire un effort pour lui trouver du temps, parce que la voir me fait du bien; parce que la prendre pour acquise, aujourd’hui, est aussi stupide que de penser que la mort n’existe pas. Qu’on aura le temps de se préparer. Et nous sommes arrivés à un si bel endroit, maintenant, après s’être tous les deux perdus seuls dans la forêt de nos épreuves. La relation, les échanges que nous avons aujourd’hui sont tellement gratifiants. Ça ne sera jamais simple, jamais évident, même si on se comprend mieux aujourd’hui. Elle m’énerve, parce qu’elle est ma mère et qu’elle s’octroie des droits sur moi, comme les mères le font, et peut être comme seules les mères ont des raisons de le faire. Mais on peut parler, maintenant. Quand je suis face à elle, la vérité de sa présence me rend plus solide.

Je viens de me rappeler qu’adolescents, Émilie et moi avions essayé de parler du problème de Béa avec l’alcool à mon père. Michel nous avait répondu : Non. Il n’y a pas de problème. Et il s’était écoulé plusieurs années avant que Béa ne reçoive l’aide dont elle avait besoin. Plusieurs années pendant lesquels nous avons été seuls face à sa maladie. À notre détresse. Je pense qu’il y a plusieurs raisons qui ont poussé Michel à refuser d’entendre ce que nous lui disions. La moindre desquelles n’était pas l’impossibilité d’accepter l’idée de nous avoir laissé à la garde d’une femme avec un problème grave. Pire, qu’il avait peut-être été l’un des facteurs déclencheurs de l’alcoolisme en la quittant. Il n’habitait pas avec nous et il avait besoin de croire que nous allions bien. Alors, non, pour lui, il n’y avait pas de problème. C’était sa solution. Un jour, debout à côté de lui, je me suis rendu compte que j’étais plus grand que lui et je lui avais dit, en souriant. Non, avait-t-il répondu, sans esquisser un sourire. Ce n’était pas possible, donc ce n’était pas. Même si je le dépassais.

Chez certains, les fêlures de la première partie de la vie mûrissent en problème de santé chez l’adulte. Il s’agit pas de trouver des coupables, d’établir des responsabilités. Béa porte le poids de ses parents, comme je porte les miens en moi, comme des organes calcifiés. Nous sommes ce par quoi nous sommes passés, les griffures des fourrés que nous avons traversé. Il faut juste accepter que jamais nous ne serons libre de notre enfance. Grandir, c’est souvent s’habituer à vivre à l’orée du bois, tout en frissonnant le soir venu face aux ombres.

Trouver du travail, le garder. Aimer quelqu’un, le garder. Avoir une vie sexuelle épanouissante. Ne pas manger trop, ne pas manger mal, être en forme. Modeler cette forme. La contrôler. Comme si nous n’étions pas des comètes hurlantes; sauvages, comme les biches qui traversent la route devant la voiture la nuit. Comme si notre esprit n’était pas dans chaque partie de notre corps, même celles qu’on ne comprend pas. Parfois je me demande comment on peut exiger autant des gens, alors qu’ils passent la majeure partie de leur vie à se remettre de leur enfance. Si j’avais un enfant à traumatiser à mon tour, je lui dirais : fais toi le moins de mal possible pour aller le plus loin possible et appuie les ailes de ton planeur sur la bienveillance pour voler aussi longtemps que ta journée ne te le permettra. Le reste n’est pas la réalité.

Attraction

Les emballements du coeur, son déraillement, le décrochage, les battements sautés, la soif, la peur, la folie, la crainte, la joie aussi, et l’espoir, le sombre, le secret, le terrible et brûlant espoir que quelqu’un réponde à notre chant et qu’on oublie ensemble, enfin, que nous allons mourir. Se tenir chaud dans la nuit, se sentir tomber, un peu, et l’accepter.

On regarde les étoiles dans le ciel d’hiver d’une nuit clair et fraîche, et on les nomme, je lui montre Jupiter; je me vois marcher sur la face visible de la lune, c’est si proche, la porte d’à côté, moins de deux heures en train, on pourrait y aller et revenir tout le temps, si nous n’étions pas si insignifiants. On regarde le noir du ciel et les larmes me montent aux yeux, saisi par le vertige, devant le miracle qui nous retient sur le sol terrestre. Que n’avons-nous des ailes. Pourquoi ne tombons nous pas, puisque nous ne sommes rien?

Pour la même raison que nous nous tournons vers la lumière familière que nous reconnaissons chez certains, sûrement. La loi de l’attraction universelle. J’existe donc je pèse. Je pèse donc j’attire et j’orbite. Là, je frôle l’atmosphère, je ne sais pas si je suis comète, satellite ou étoile jumelle, si je trouverais une orbite stable ou si je serai projeté, comme par une fronde cosmique, hurlant, au fin fond de la nuit. Est-ce que je vais prendre feu? Est-ce que le noir immanent peut attendre? Au tango, on pèse dans la main de son partenaire pour trouver sa légèreté et de là nait la giration. C’est marrant, le premier pas qu’on apprend s’appelle la Sortie. Un pas en arrière, deux pas en avant. En pesant dans sa main. Si tu la retires, je ne tombe pas, je m’éloigne.

Moi aussi, bien sûr, j’ai peur d’être anéanti. J’ai peur du cataclysme. J’ai peur de toi, de moi, aussi. Et si je préférais reprendre ma course au milieu des étoiles, plutôt que de tout risquer, encore? Mais pas de beauté lunaire sans crash de météorite, pas de voeux fiévreux sans étoiles filantes, ces dernières flammes de corps célestes mourants, comme les cierges vacillant dans les églises, que je rallumais, petit, quand ils n’avaient pas brûlé jusqu’au bout; je trouvais ça tellement triste.

Et si tout s’arrêtait demain, si le mouvement universel se grippait, est-ce que tu voudrais que je sois là? Si tu laisses ta main, je peux te dire ce qui peux se passer. On peut tourner un peu ensemble. Trouver la bonne distance, notre orbite stationnaire. S’accorder. Rire, évidemment, et dormir au soleil. S’engueuler, parfois. Chanter. Éclats d’or sous la foudre. Se fondre et se rattraper. Est-ce que tu veux danser avec moi?