L’intime et l’étranger

Paris sous la neige. Le petit bruit crépitant sous les semelles me ramène à Toronto. J’ai lu quelque part que les souvenirs n’existaient pas. A chaque fois qu’on convoque une idée du passé, notre mémoire la recrée, en l’altérant un peu, en choisissant un angle plutôt qu’un autre, jusqu’à nous faire souvenir de choses qui n’ont pas vraiment existé.

Ce matin, sous la neige, c’est ma solitude canadienne qui s’attache à mes pas. Tout seul, en hiver, à mon arrivée au Canada, avec le deuil de mon père en bandoulière et l’histoire avec Nico compliquée. La fatigue de ce dimanche matin, peut-être, le petit refroidissement que je me traine depuis quelques jours m’ont amené à un drôle d’endroit.

La veille, avec Maxime et Franck, nous discutions encore de la place de l’épidémie de sida chez les pédés et de ce silence cotonneux qui entoure la question. Encore une fois, je leur racontais comment je sens bien que prendre la parole en tant que séropo t’exclue a priori du champs des possibles sexuels, avec les séronegs, parce que le séro-triage est la norme non assumée, mais aussi avec les séropos, parce qu’ils ne veulent pas s’associer un séropo qui en parle ouvertement.

Max était atterré que le séro-triage soit si bien accepté, et Franck nous a rappelé que les pédés trient depuis des années leurs partenaires selon des critères arbitraires : leur poids, leur façon de parler, leur musculature ou le fait qu’ils aient du poils sur les orteils. Finalement, le statut sérologique n’est qu’une case de plus pour discriminer les mecs avec qui tu vas baiser. Une case de plus que tu décoches.

Quand je parle du sida avec les mecs de mon club de volley, ils tombent tous de l’armoire sur la caisse à outils. Non seulement, ils n’y connaissent rien, ce qui est symptomatique d’une communauté malade, sans transmission de savoir, mais ils n’ont pour la plupart aucune idée des risques qu’ils prennent. Un péde sur cinq vit à Paris avec le VIH. Si tu baises sans protection, tu as 200 fois plus de risques de te faire contaminer. Si on continue à ce rythme, dans 10 ans, c’est un sur trois d’entre nous qui seront séropos.

Mais le plus fou, c’est la réactions des pédés quand tu veux communiquer ces chiffres : Yagg l’a expérimenté récemment, en lançant leur campagne 1 sur 5. Personnellement, ça ne m’intéresse pas que des célébrités hétéros me donne des leçons, en même temps, nous n’avons pas en France de personnes publiques homos qui veulent bien être associées aux pédés et au VIH. Quoiqu’on pense de l’initiative, les commentaires sont affligeants de connerie et de déni. En résumé, il ne faut pas parler du VIH chez les pédés parce que c’est stigmatisant, avec l’oscar de la remarque la plus conne à ce sujet : «Si un jeune gay lit ça, il pourrait prendre peur.» Et ? Il risquerait de se poser des questions sur ces pratiques ?

La seule chose que les pédés se transmettent de manière inter-générationnelle à l’intérieur de la communauté, c’est le virus du sida. L’histoire des pédés en France, c’est l’histoire du VIH. Les responsables associatifs qui voulaient séparer les revendications homosexuels du VIH sont aujourd’hui séropositifs. Quand je me suis enfin décidé à rejoindre une association pédé, la prévention venait avec le bagage identitaire. On faisait de l’accueil, on parlait de capotes, on rigolait avec le gel et on tenait des stands de prévention pour faire de la visibilité. En explorant ce rôle de l’activiste pédé/sida, j’ai repris un flambeau et reçu des outils, des éléments culturels qui m’ont permis de mieux prendre soin de moi et des gens que j’aime. Ça m’a rendu fier. Ce n’était pas que du discours. Ça m’a permis, quand la merde est arrivé sur le ventilo, de survivre à l’épreuve de la découverte de ma séropositivité. La culture qu’on m’avait transmise, avec beaucoup d’autodérision et d’humilité, m’avait appris que les crasses, ça arrive et que ça ne doit pas nous empêcher de danser. Que nous sommes belles et vivantes.

Ça me rend triste de voir que si le virus est toujours là, la culture du sida s’étiole. On a réussi à se faire croire que le lien entre homos et sida était de l’histoire ancienne. L’autre jour, en cam, je suis tombé sur un jeune américain pas frileux. On commence à discuter et il racontait qu’il avait eu son premier rapport il y a deux jours. Je lui demande évidemment s’il s’est protégé, et il me confie qu’il ne sait pas. Dans sa chatroom, il nous dit, «il faut m’aider, les mecs, je ne connais rien du tout sur les risques». J’ai soupiré, j’ai rangé mon biniou et j’ai répondu à ses questions.

Pour en revenir aux chiffres français, je ne sais pas s’il faut faire peur pour faire de la prévention efficace, comme le pense Larry Kramer, il n’y a probablement pas de bonne réponse qui corresponde à tous les cas de figures. Mais je suis putain de sûr que taire la vérité parce qu’elle est horrible est mal. C’est juste mal.

Le manque d’information mène à la panique. Paradoxe d’une époque où on vit mieux avec le VIH et où pourtant le virus, et donc nous, ses porteurs, restons le cauchemar de tous les pédés. Où les mecs ne se protègent plus mais refusent de t’embrasser parce que tu es séropo. Aujourd’hui, le sida pour les pédés, c’est à la fois l’intime et l’étranger. L’intime, parce que c’est une peur présente depuis notre premier plan cul, une conscience inscrite dans notre culture communautaire, et l’étranger, parce que le sida, c’est toujours les autres et que nous refusons de voir qu’il est tout autour de nous.

Je marche toujours dans la neige et je suis presque en vue du gymnase. Tout ça tourne dans ma tête, je pousse la porte qui mène au terrain, et je sais que ça ne va pas être possible.

Je fais partie d’une association sportive. C’est un tournoi interne. Aujourd’hui, il y a de la musique qui sait te faire bouger. Il a untel, dont les joues étaient creusées il y a une semaine, mais qui sont rebondies maintenant, et personne n’en parle. Il y a machin, qui drague truc, et l’équipe de tel tournois dont on sait qu’ils ont tous couché ensemble un soir, sans jamais discuter prise de risque ou statut sérologique, et personne n’en parle. Il y a lui, que j’aime bien, et je sais qu’il m’aime bien mais j’ai dit que j’étais séropo et je lui ai parlé de ce que ça fait d’être séropo et c’était chouette d’en parler. Mais je sais que je suis sorti du champs des possibles sexuel. Et ça, on en parle pas. Pas que je veuille absolument coucher avec, je suis marié, mais que ça ne se fasse pas parce que je suis maqué et que ça ne se fasse pas parce que je suis séropo, ça n’est pas la même chose. Au volley, Il y a trucmuche à qui je plais, mais il ne sait pas que je suis séropo. Et j’aime bien savoir que je plais, alors on n’en parle pas, parce que je ne veux pas coucher avec lui et que je n’ai pas la force d’en parler tout le temps. Je suis dans un club de 300 personnes et je ne connais pas un seul autre séropo, et personne n’en parle. Et tout ça s’est mis à tourner, ce silence, cet éléphant au milieu de la pièce, ces corps suants, la musique, la douceur de la neige et la morsure du froid sur mes jambes nues. Cette faiblesse dans mes jambes. Mon dos qui se crispe. Je suis parti. Je me suis excusé auprès des membres de mon équipe du jour. J’ai mis mon jeans sur mon short de sport et je suis sorti. Le soleil brillait sur la neige et d’autres souvenirs d’hiver au Canada me sont revenus. Je suis arrivé chez moi et je me suis recouché.

Vous aimerez aussi...