Le genre est un terrain de jeu

Il faut lire cette interview, Gender Is a Playground, de Kate Bornsteinn, «gender outlaw», par Zackary Drucker dans le numéro hiver 2017 de Aperture, et entre autre ce passage sur les tensions entre culture drag et personnes trans*:

There’s intense polarization on many levels within the trans community these days—one of them is between drag queens and transgender women, who claim that drag queens hold on to male privilege. But, my guess is that none of these transgender women has met a drag queen out of drag. For the most part, they are highly effeminate men, sometimes just flaming fags. They have no privilege out in the world. And they are wonderfully nonbinary. Drag is a “queer” identity. Female impersonation is a “straight” identity. So, female impersonation is what transgender women might be objecting to. Out of their female clothes, those men retain male privilege.

La citation du titre est très belle, également:

When gender is a binary, it’s a battlefield. When you get rid of the binary, gender becomes a playground. All kinds of ways of looking at gender can peacefully coexist.

Chongqing, la ville-montagne

Je viens de découvrir via un tweetque je ne retrouve pas parce que le site web et la recherche de twitter, c’est de la merde ci-dessous parce que mes lecteurs·rices sont fab— la ville chinoise de Chongqing et son urbanisme un peu dingue, de routes, viaducs et téléphériques, qui mélange la ville et la campagne sur plusieurs niveaux. J’ai très honte de ne pas en avoir entendu parler plus tôt, considérons que c’est une occasion de grandir.

Chongqing

Sur une surface équivalente à l’Autriche, la Municipalité autonome de Chongqing compte 34 millions d’habitants dont 20 millions vivent dispersés dans des petites zones urbaines à la campagne. Un modèle d’urbanisme que Pékin tente de développer afin d’éviter de trop fortes concentrations urbaines.(…)

Déclarée Municipalité autonome depuis 1997 (au même titre que Pékin, Shanghaï et Tianjin) Chongqing, arrachée de la province du Sichuan, se retrouve directement sous l’autorité du Parti communiste chinois. Sur cet espace tentaculaire qui s’étend sur plus de 82 000 km2, (l’équivalent du Benelux ou de l’Autriche) vivent plus de 34 millions d’habitants, dispersés entre l’agglomération de Chongqing proprement dite (passée de 5 millions d’habitants en 2005 à 14 millions aujourd’hui) et le reste de la ville. (…)

Si la ville est si dynamique c’est grâce aux lourds investissements de l’État central. Kang Jie, jeune fonctionnaire au bureau de la planification de la ville, confirme l’engagement massif de Pékin ici : « l’objectif du gouvernement est de faire de Chongqing la nouvelle capitale du sud-ouest », dit-elle en confirmant une injection de près de 17 milliards d’euros chaque année depuis 1998, dans l’industrie, l’immobilier et les transports.

— En Chine, la municipalité de Chongqing se rêve en ville-campagne, La Croix.

chongqing

Chongqing

L’une des lignes de train passe au travers d’un immeuble, comme directement sorti d’un film d’anticipation:

À vue d’oiseau, Chongqing apparaît encore plus démesurée:

Parallèlement, la construction pharaonique du barrage des Trois-Gorges, commencée en 1994, accélère les mouvements de population. Délogés par la montée des eaux, les résidents des villages situés le long du fleuve Bleu se replient sur Chongqing. L’élévation au rang de province envoie un signal aux investisseurs chinois et étrangers. Chongqing, capitale temporaire de la Chine lors de la seconde guerre sino-­japonaise (1937-1945), attire aussi des Chinois des régions limitrophes venus tenter leur chance. Telle une chenille, la ville va entamer sa métamorphose. Alimentées au charbon, les industries se mettent à tourner à plein régime, aggravant la pollution de l’eau et de l’air. Chongqing devient la ville la plus polluée de Chine, voire du monde. Elle est alors tristement célèbre pour ses pluies acides. «On dirait une aquarelle peinte uniquement en gris», écrivait, en 1995, Caroline Puel, à l’époque correspondante en Chine pour Libération.

— Chine: la croissance non-stop de Chongqing, The Good Life.

Pour finir, aller voir les magnifiques photos de Javin Lau, un photographe de Toronto (Merci, Franck!).

La dernière tocade des soixante-huitards

«Macron, dernière tocade du soixante-huitard»Le Monde et son supplément week-end, ne m’ont pas apporté ce que j’avais deviner en couverture. La manchette déclarait : «Macron, dernière tocade du soixante-huitard» mais se rapportait en fait au portrait de Romain Goupil, qui prépare un film sur mai 68 et qui soutient Macron. Et non à une analyse mordante du macronisme comme dernière lubie des soixante-huitards, ce que je trouvais extrêmement pertinent, et piquant.

Tant pis, je décide de croire que c’est ce que le ou la secrétaire de rédaction a plus ou moins secrètement choisi de faire passer comme analyse. Macron, comme dernier cadeau d’une génération qui n’en finit plus de se replier dans son libéralisme et sa xénophobie, tout en prétendant incarner la France de l’ouverture sur le monde et de la Liberté, en endossant un «jeune» (lol) comme ils et elles nous souhaiteraient, bien propre sur lui et dynamique économiquement. De droite, donc. Et tant pis pour les migrant·e·s, pour le droit du travail ou la planète.

Macron, c’est le président des anars de droite, ultime pulsion de mort d’une culture issue de personnes qui vont bientôt disparaitre et qui se foutent de savoir qu’on ne veut pas de ce qu’elles essayent de choisir pour nous. Je reste fasciné que les soixante-huitards —oui, #notAllSoixanteHuitards, hein— n’arrivent à comprendre ça, alors qu’ils et elles ne réclamaient rien d’autre à l’époque. Un autre projet, d’autres priorités, un autre monde.

Routes de campagnes

Bonne année 2018! Que les routes de campagnes vous mènent chez vous, en musique, en colère ou en paix.

Et puis voilà… (sourire)

«Gay, marions nous» a été écrite en 2007! Soit une anticipation de six ans sur le mariage pour tous. Vous vous souvenez de comment l’idée vous est venue?

J’ai de très bons amis belges qui m’avaient invitée à être témoin de leur mariage en 2006. J’allais souvent les voir en Belgique. J’étais très contente, ça s’est bien passé, c’était super. Après j’ai encore assisté à deux ou trois mariages homos. Dans le folklore, il y a souvent des chansons qui se sont appelées «Gai, marions-nous», mais avec un i! C’est trop beau pour être vrai. Du coup je me suis fait plaisir. J’ai changé les paroles lors des derniers concerts: «Je l’épouse à Pantin / Si le maire le veut bien».

Dans la chanson, qui est très drôle notamment dans les couplets, vous prenez le parti d’écrire à la première personne. Pourquoi?

Eh bien j’avais envie de la prendre à mon compte. Je l’ai écrite pour moi, vraiment. Y a pas de problème. Et puis voilà… (sourire) En tout cas, le pape en prend pour son grade. Il est un élément comique, j’ai fait «La Faute à Eve» par exemple… Je l’ai prise pour moi, vraiment.

Comment avez-vous regardé la période des débats sur le mariage en France? Avec cette Manif pour tous dans la rue?

Je suis écœurée, c’est honteux, ridicule. Avec les enfants, «un papa une maman»… Cette chanson, je l’ai écrite comme d’habitude en avance sur l’époque. Et ensuite, elle a été partagée pendant les débats !

Avez-vous évoqué l’homosexualité dans d’autres chansons?

J’ai effleuré le sujet dans «Ruisseau bleu». Il faut bien écouter, il y a un changement d’accord. Certaines de mes amies lesbiennes ont mis l’oreille dessus tout de suite. En tout cas on a l’impression qu’il y a plus de tolérance aujourd’hui. On peut dire «mon fils est homosexuel» et les gens se taisent. Je crois que ça a dû aider dans les familles. Mais ça a quand même bousillé la vie de pas mal de gens. C’est exactement comme pour le sujet du harcèlement, il y a toute une tradition. J’en parlais avec des amis : les meilleures histoires juives ce sont les Juifs qui les racontent. Les meilleures histoires homos ce sont les homos qui les racontent aussi!

— Anne Sylvestre, 60 ans de carrière : la reine de la chanson française se confie à TÊTU, Têtu.

Pantin c’est l’heure

Je pense que ça va aller. #pantincestlheure

Une publication partagée par Charles Roncier (@leroncier) le

Ma maison est un bois, mais c’est presque un jardin
Qui danse au crépuscule, autour d’un feu qui chante
Où les fleurs se mirent dans un lac sans tain
Et leurs images embaument aux brises frissonnantes
Aussi folle que l’aube, aussi belle que l’ombre
Dans cette maison-là, j’ai installé ma chambre.

Sur France Inter aussi, c’est l’heure de Barbara à Pantin.

«Faites que ces gens s’en aillent»

A l’hôpital, Mme Veil est restée encore une demi-heure dans la chambre en question. En sortant, elle s’excuse auprès de moi. Elle me dit : «C’était trop dur. Ça me faisait penser aux camps. Aux camps de concentration. On parlait de choses si graves. Il est si maigre, si maigre. C’était trop dur.» Ensuite, elle est partie. Puis l’étonnant. Madame Veil n’a pas tout simplement disparu. Elle est revenue à l’hôpital.

Ministre de la Santé, pas que devant les caméras, Tim Greacen, Libération.

Je les porte aussi en moi, ces morts si maigres, dans le confort de mon traitement, comme le squelette mal ajusté d’un corps en surpoids parce que simplement vivant.

Panique sur ordonnance

Voilà où nous en sommes. Aux États-Unis, les séropositifs et séropositives se demandent s’ils doivent faire des stocks d’antirétroviraux. 

« I realize I’m operating from a place of complete and utter fear, » he says.

As are a lot of us Americans with HIV/AIDS right now. That’s understandable, given that President Trump and the Republican-controlled Congress have vowed to repeal the Affordable Care Act (i.e., Obamacare) and floated plans to radically slash Medicaid — two programs that together cover hundreds of thousands of the roughly 1.2 million people living with HIV/AIDS in the U.S.

Since 2010, Obamacare market plans, plus the expansion of Medicaid eligibility that took place under Obamacare in 31 states (and the District of Columbia), have dramatically increased health care coverage for Americans living with the virus — giving us steady access to treatment and care that not only keep us healthy but also basically uninfectious.

Should People With HIV Stock Up on Meds in Fear of Health Care Cuts?, TheBody.Com.

L’article est rassurant, et rappelle que le démantèlement du système de santé, s’il doit arriver, prendra des années. Mais perso, je suis désolé, et c’est peut-être que ma vie tient à ces deux pilules que je prends le matin, mais ça n’est pas suffisant pour me permettre de dormir tranquillement la nuit. Ce que cet article demande, c’est: «A quel moment je dois commencer à paniquer ?»

Et nous ? Et ici, en France, avec les projets fou de Fillon et Le Pen, la casse sociale qui arrive, pendant combien de temps serons-nous protégés ? J’y pense chaque fois que je vais renouveler mon ordonnance. La pharmacienne me demande si je veux plusieurs mois d’avance et maintenant, je dis oui, systématiquement. 

J’ai conscience, à chaque fois que je prends mes traitements, qu’ailleurs, d’autres personnes vivant avec le VIH n’ont pas cette opportunité. Personne ne mesure mieux que les malades le privilège que représente l’accès à la santé. C’est pour cela que nous nous sommes battus, et c’est aussi pour cela que je ne me laisserais pas faire si la Réaction nous attaque. Quitte à mettre le feu. 

Le triste démenti du très bien compris

«Avec la Manif Pour Tous, je fais le pari positif du malentendu.» (…)

«La présence des modèles masculins est évidemment un besoin pour la construction de soi.» (…)

«Je voudrais quand même rappeler qu’il n’y a pas d’avortement heureux !»

— Jean-Luc Mélenchon : « Je suis de culture catholique, je connais la maison ! », Famille Chrétienne

Bien triste, cet entrevue de Méluch’ dans Famille Chrétienne triste. C’est toujours aussi affligeant de lire deux mecs disserter entre couilles, calmement du bien fondé —ou non— de l’oppression des femmes et des homos, tout oublieux qu’ils sont de leur classe de mecs hétéros qui leur permet de le faire. Comme si nous n’avions pas eu à nous battre pendant des années pour accéder au droit de nous marier, avant d’y accéder sous les seaux de merde de La Manif pour Tous. Comme si les femmes n’avaient pas à se battre pour avoir accès à l’avortement —forcément horrible, hein, évidemment, coupable— et à en plus en subir le stigma. C’est terrifiant de se rendre compte qu’il est prêt à nous balancer sous le bus sans hésiter pour essayer de gagner des voix auprès de personnes qui ne voteront jamais pour lui. Comme Hollande, quoi. 

Le candidat de la France Insoumise cherche un terrain d’entente avec des gens qui ont poussé les nôtres au suicide, pendant des mois, comme il avait flatté leur « élan », alors, sur notre dos. On part de tout ça comme si c’était de l’histoire ancienne, alors que ce sont ces mêmes gens qui dirigent et remodèlent la Réaction politique en France. Il n’y a aucun malentendu. Parler de l’obligation d’un modèle masculin, ou laisser supposer qu’une IVG est forcément triste ou douloureuse, c’est déjà être sur leur terrain. C’est en cela que cet entretien est révélateur, pour moi, d’une terrible minoration dans la campagne de Méluch’, une faille politique majeure: l’un des fronts de bataille principaux —avec les minorités, un autre concept qui semble lui échapper—, ce sont les questions de genre. Les droits des femmes, les droits des minorités sexuelles ne sont pas négociables, et ce sont les intéressé•e•s qui doit choisir et discuter. Si tu es prêt à franchir la ligne de démarcation pour faire la cour à des gens de l’autre côté, alors ce n’est pas la peine d’essayer de venir nous la jouer incorruptible, ou différent. On connait la rengaine, c’est le vieil air connu du paternalisme universaliste.

Les signes précurseurs

Andrew Nagorski, author of the new book Hitlerland, discusses the way Americans saw — and wrote about — the early days of the Third Reich.

(…)

If you look back to the very beginning of Hitler’s rhetoric about Jews, it was all there — the talk about extermination and vermin. He didn’t spell out exactly what would happen in the Holocaust, but he gave a pretty good indication of its overall thrust. When someone lobs those kinds of rhetorical bombs, it’s sort of a natural human tendency to say, « Oh, that’s just a figure of speech. They don’t really mean it. It’s just a way to whip up supporters. »

(…)

After the Great Depression hit, suddenly the Nazi Party became a major contender for power. Yet you had Americans meeting Hitler and saying, « This guy is a clown. He’s like a caricature of himself. » And a lot of them went through this whole litany about how even if Hitler got into a position of power, other German politicians would somehow be able to control him. A lot of German politicians believed this themselves.

— Early Warnings: How American Journalists Reported the Rise of Hitler, The Atlantic

Un article qui date de 2012, et qui nous rappelle que ne pas prendre aux sérieux les fascistes, c’est notre première défaite qui mène à leur victoire. Trump n’est pas un clown et il applique son programme christo-fasciste. Les barrières qui pourraient l’empêcher de faire trop de dégâts sont beaucoup plus fragiles que ce qu’on pourrait espérer. 

Face à cela, en France, beaucoup continuent à ne pas vraiment prendre au sérieux la menace que représente Le Pen, et se rassurent en disant qu’elle «ne pourrait pas faire ce qu’elle veut». Ou qu’elle «ne passera pas». Je n’aurai pas cette légèreté-là. 

L’arrivée en tête au premier tour de la primaire à gauche de Benoît Hamon, dont la proposition phare est l’instauration d’un revenu universel, en est la preuve : les électeurs sont sensibles aux questions sociales. La crise économique de 2008 est passée par là. Elle a intensifié la pauvreté, la précarité, la peur du déclassement.

Aujourd’hui, comment votent les premiers concernés ? Si, en 2012, les plus précaires avaient massivement donné leur voix à François Hollande, son quinquennat les a eux aussi déçus. Les régionales de décembre 2015 indiquent une désaffection pour la gauche et un ralliement massif au Front national, comme le montre un ouvrage à paraître en mars dirigé par Florent Gougou et Vincent Tiberj, sous le titre La Déconnexion électorale, état des lieux de la démocratie française,édité par la Fondation Jean-Jaurès.

(…)

En 2015, les lignes bougent. Les plus démunis désertent la gauche qui les a déçus. A partir d’une nouvelle enquête menée après les élections régionales de décembre 2015, la politologue constate un basculement spectaculaire de ce public vers le FN. Le parti d’extrême droite bat également des records chez les ouvriers les plus précaires, qui ont voté à 64 % pour lui au premier tour des régionales et à 62 % au second tour. « Dans le contexte de l’élection présidentielle de 2017, la désaffection à l’égard de la gauche de gouvernement et de sa politique semble sans précédent. L’extrême gauche n’apparaît pas crédible et Jean-Luc Mélenchon est perçu comme un faux allié des pauvres. C’est Marine Le Pen qui, à leurs yeux, incarne le dernier recours », poursuit Mme Mayer, à la lumière des entretiens qu’elle a menés.

De la gauche au FN, le basculement du vote des pauvres, Le Monde.