Feu le quatrième pouvoir

Le climat politique actuel est délétère, je pense qu’on sera tous et toutes d’accord pour le reconnaître. Ça fait un moment que c’est le cas, j’en parlais d’ailleurs déjà en 2017, pendant l’élection présidentielle, dans un texte un peu amer où je me désolais que personne n’écoutait les canaris des mines.

Ce qui me rend aujourd’hui encore plus pessimiste sur le futur, c’est le rôle de la presse et des médias en général, des télés en particulier, dans la déliquescence politique du pays. Les formulaires de renouvellement de la carte de presse sont sur mon bureau. J’ai, comme chaque année, du mal à les remplir, parce que la réalité du boulot ne m’a jamais semblé aussi loin du rôle des médias.

En fait, j’ai honte d’être journaliste. Les journalistes les plus visibles entretiennent depuis des années, et même créent, un contexte raciste, en posant sous couvert de “débat contradictoire”, des questions reprenant directement le vocabulaire des partis de droites. Comme lors des soi-disant débat pour l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe et l’omniprésence de la Manif pour personne sur les écrans. Les médias, télés en tête, sont en train d’entériner le fascisme, alors que Macron détricote le système social pour faire des cadeaux à des gens déjà riches et projette les gens dans la pauvreté. Sans parler de la catastrophe écologique qui s’abat sur nous. Le quatrième pouvoir n’existe plus, ou en tout cas, il ne sert plus l’intérêt des téléspectateurs et des lecteurs.

Les communicants réactionnaires ont très bien compris comment fonctionnait l’opinion publique. Ils se servent sans vergogne de la “nouvelle” séquence médiatique qui enchaine déclaration politique scandaleuse, diffusion télévisuelle et outrage sur les réseaux sociaux pour faire avancer la fenêtre d’Overton. Les télés n’ont rien appris, parce qu’elles ne veulent rien apprendre, parce que leur fonction n’est pas d’informer mais de nous faire regarder leurs programmes. Et Internet, au lieu de proposer une contre-pouvoir, sert à asseoir le discours formaté des télés.

Je crois que c’est ça qui me remplit d’amertume et, aussi, de frayeur. C’est que j’ai cru qu’Internet, à travers les blogs, puis les réseaux sociaux, pourraient présenter un nouveau futur pour la presse. Ce n’est pas le cas, ou alors que de manière exceptionnelle. La possibilité de produire un contenu de qualité, avec moins de contraintes financières, ne crée pas une meilleure presse; l’horizontalité noie les nouvelles voix et toute parole est devenue égale à toute autre, profitant donc aux complotistes et aux manipulateurs d’opinion. Ce n’est pas parce qu’on a multiplié les bâtons de parole que la parole s’est démocratisée. Les gens se battent à propos de titres écrits pour faire cliquer. Ils et elles relaient, sur les réseaux sociaux, à travers leurs tweets et leurs partages, une parole nauséabonde, quand bien même l’idée est de la dénoncer. L’ignominie politique devient omniprésente, même si elle était minoritaire.

L’objectivité, c’est cinq minutes pour Hitler, cinq minutes pour les Juifs

Godard.

Le poison de la symétrie permet aux journalistes d’éviter de questionner leur position, voire leurs privilèges et conforte l’idée chez les téléspectateurs/lecteurs que toutes les positions/idées sont égales, valides, et méritent d’être discutées, et pourquoi pas sous couvert, soit-disant, d’anti-politiquement correct.

Au milieu de tout ça, je continue à croire à mon travail d’information, sur le VIH particulièrement. J’en suis fier. Partout dans le monde, comme me l’a rappelé ma consœur Ingrid, des hommes et des femmes sont assassinées pour avoir fait leur boulot de journaliste. Je sais qu’il y des bonnes initiatives, pour garantir l’indépendance et le fonctionnement de la presse, comme le fond de Médiapart. Mais c’est UN titre pour toute la France. Je suis fier, aussi, d’avoir participé à la création de l’Association des journalistes LGBT, qui fait un boulot de fou avec des moyens dérisoires. Mais je suis fatigué.

Comme l’ensemble des structures progressistes et des minorités, je suis sidéré à force d’être tabassé par le discours réactionnaire continu. Je regarde incrédule les questions iniques posées aux politiques qui ont signé l’Appel à manifester contre l’islamophobie, les journalistes qui prétendent découvrir qu’il y a des lois racistes visant les musulmanes, qui veulent nous faire croire qu’ils font leur job en posant des questions préparées par Marine Le Pen.

Nous payons le prix d’un monde médiatique quasiment entièrement blanc, et de la précarisation du métier depuis des années. L’agenda médiatique est globalement écrit par de vieux hommes blancs hétérosexuels plutôt riches, ils sont la norme et l’objectivité, nous sommes les “partisans”, dont ils convient de pondérer la parole en invitant les bourreaux dans la discussion.

Je n’ai pas de réponse à ce désastre. Je sais juste que, pédé, je suis un meilleur journaliste qui si j’étais hétéro, que la parole à la première personne, en tant que minorité, est une réponse professionnelle pertinente et aussi une boussole politique. J’espère que le meilleur moyen de sortir de la tempête, c’est bien de continuer d’avancer, que si la réaction est si forte, c’est parce que le changement est possible. Qu’il faut tenir, même juste un tout petit peu plus longtemps, pour avoir une chance de vaincre, ou même de survivre.

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1 réponse

  1. Gilda dit :

    Merci. Tout est dit.

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