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Troubles français de la latéralité

Vincent Tiberj sur la «droitisation» de la société, Mediapart.

Répondre à la question de la droitisation implique de s’intéresser à l’«évolution des systèmes de valeurs», explique Pierre Bréchon, et d’avoir des points de référence répétés dans le temps et comparables.

C’est exactement ce à quoi travaille le chercheur, qui dirige un groupe d’une quinzaine de confrères appartenant à différentes universités et laboratoires de recherche français au sein de l’Association pour la recherche sur les systèmes de valeurs (Arval).

Ils réalisent tous les neuf ans depuis 1981 (la dernière édition date donc de 2008) une grande enquête à travers des entretiens en face à face sur les valeurs des Français, qui s’insère dans une enquête européenne plus large. Le questionnaire, en grande partie le même d’une vague à l’autre, permet de connaître de manière précise les évolutions sur près de trente ans, tandis que les échantillons importants (1.821 personnes interrogées en 1999, plus de 3.000 en 2008) assurent la solidité statistique de l’enquête. Et le constat de Pierre Bréchon est clair:

«Si on regarde les valeurs, il n’y a pas de droitisation des Français. Sur une longue période, ce sont les idées de gauche qui sont plutôt à la hausse. La xénophobie, par exemple, est à la baisse, indépendamment des petites fluctuations qui peuvent arriver.»

(…) La tendance générale supposée à la droitisation masque un autre phénomène plus spécifique: la droitisation de la droite. Depuis 1990, l’acceptation des immigrés, des étrangers, des minorités est toujours plus élevée à gauche qu’au centre et au centre qu’à droite, mais les différences entre ces trois groupes étaient stables jusqu’à récemment.

Or, depuis 2008, le niveau de tolérance des personnes se disant de droite a subi un véritable décrochage par rapport à celui des personnes se disant de gauche, et même avec celui des centristes.

— La droitisation de la France est un mythe (pour le moment), Slate.fr.

D’autre part, l’analyse des évolutions de l’opinion dément l’hypothèse d’une droitisation de la société – culturelle mais aussi économique. Quant au racisme, il ne date pas d’aujourd’hui ; il a surtout changé d’habits, puisqu’il s’autorise le plus souvent de rhétorique républicaine. Bref, la droitisation de la politique n’est pas l’effet d’une droitisation de la société française. Il faut expliquer la politique par la politique – et non par la société qu’elle prétend pourtant refléter.

Cette droitisation résulte donc d’un choix politique – celui qui prévaut depuis trente ans. En 1984, comment comprendre la percée du Front national ? Au lieu d’interroger le tournant de la rigueur de 1983, droite puis gauche vont s’employer à contrer le parti de Jean-Marie Le Pen en allant sur son terrain – insécurité, immigration. C’était faire comme si l’extrême droite posait les bonnes questions. On mesure toutefois le chemin parcouru : aujourd’hui, les mêmes diraient que le Front national apporte les bonnes réponses. Certes, la gauche socialiste continue de revendiquer un “juste milieu” entre les “extrêmes” ; mais à mesure que le paysage se déporte, ce “milieu” est moins juste. Il suffit, pour s’en convaincre, de le comparer à celui de 1974.

— La triste droitisation du PS, Eric Fassin, Le Monde.

Je ne pense pas que Marine Le Pen arrive un jour au pouvoir. Par contre, cette affaire et plein d’autres montrent que les idées du FN sont banalisées, acceptées, intégrées par des gens venant de tout l’échiquier politique, de gauche comme de droite. L’immigration, par exemple, n’est plus matière à débat, l’affaire est déjà entendue : c’est devenu un problème à résoudre. On peut présenter tous les chiffres et toutes les études, prétendre le contraire est une opinion inaudible. Le FN n’a presque pas d’élu, mais il force les élus des autres partis à prendre position sur des questions clivantes, faussement présentées comme importantes. Le FN n’est pas au pouvoir, mais il impose ses sujets de débat, il produit du discours qui essaime. Insidieusement. On ne s’en rend pas compte, on se croit de gauche, on se croit progressiste et puis un jour, à l’occasion de l’expulsion d’une Leonarda ou du placement en foyer d’un gamin blond enlevé à ses parents bruns, on sort avec aplomb une bonne grosse connerie raciste.

Marine Le Pen : « La famille de Leonarda n’a pas vocation à rester en France. » François Hollande : « La famille de Leonarda n’a pas vocation à rester en France. » Voilà. Au plus haut de l’Etat, on est tombé dans le piège. À nous de ne pas y tomber aussi.

Insidieusement, Ad Virgilium.