«C’est bien»

A la mairie du XIXe, j’ai été (presque) déçu, il n’y avait pas 150 journalistes pour m’accueillir. Je suis allé à l’État civil, j’ai pris un ticket pour la file Dossier de mariage et j’ai attendu, très peu, derrière un couple hétéro qui discutait de comment organiser son vin d’honneur sans vexer la famille.

Un panneau explique que la mairie n’a plus de créneaux disponibles avant fin juillet pour les mariages, je pensais que ça serait plus. Madame Mairie m’appelle. Elle est concentrée, je suis un peu sur mes gardes, je suis pas encore persuadé d’être à ma place ici, je lui demande calmement un dossier de mariage.

— C’est pour vous et votre…, me laisse-t-elle compléter.
— Mon compagnon, oui.
— Très bien. Vous êtes tous les deux Français?
— Non, il est libanais.
— AH! D’accord. Je reviens, asseyez vous.

Elle me laisse, pendant que je feuillette le dossier et je commence à énumérer dans ma tête les preuves que ce n’est pas un mariage blanc, tandis qu’elle revient avec un gros classeur.

— Faut que je regarde comment ça se passe, on a pas encore tous les papiers. D’ailleurs, vous m’excuserez pour le dossier, mais c’est un vieux.

Je lui assure qu’il n’y a pas de problème, je comprends tout à fait. Et effectivement, il n’y a pas de problème, au lieu d’une feuille de renseignements Épouse et une feuille Époux, il y a juste deux feuilles Époux et un sticker jaune fluo collé sur la couv’ qui indique que le dossier a été édité avant les modifications du code civil. #pouinbar.

Elle se pose en face de moi et m’explique les différentes pièces que nous devons produire.

— Dans le cas de votre compagnon, il doit demander un extrait de naissance traduit en Français, ainsi qu’un certificat de coutume ou de capacité matrimoniale, à demander au consulat du Liban.

Elle a l’air embêté.

— Je ne sais pas si ils vont vouloir vous le donner.
— Boarf, on est pas obligé de dire au Liban que c’est pour un mariage avec un homme, tente-je.

Elle me regarde sans rien dire.

— Oui, et s’ils refusent, on demandera un exemption. Ça, ça va dépendre des pays, de ceux qui reconnaissent le mariage pour tous. On a eu une formation, mais on a pas encore reçu tous les documents à ce sujet.

Là, je comprends que ce qui l’embête, c’est que je ne puisse pas traduire mon mariage au Liban. Ça me laisse coi parce que je ne comptais pas pouvoir le faire, de toutes façons. Depuis mon entrée à la mairie, je tends le dos parce que j’ai peur d’être mal accueilli, comme les torrents de haine qu’on lit tous les jours veulent me le faire croire, comme les regards agressifs me le rappellent dès que je sors de chez moi.

Et en face de moi, j’ai une personne qui me fait sentir qu’elle connaît l’importance de ma démarche et qu’elle en mesure la solennité, parce que c’est son métier.

Surpris, je lui demande s’ils déjà ont beaucoup de demandes suite à la loi.

— Oh non pas encore mais ça va venir et c’est super!

Elle s’anime tout d’un coup.

— Ouais, c’est chouette, ça va être bien, on est content. D’ailleurs, c’est aujourd’hui le premier, faut que je regarde les infos!

Elle me sourit avec sincérité et elle finit de me donner les informations, calmement, comme elle a commencé. Voilà, c’est aussi ça, la vraie vie.

Ce texte a été repris sur Rue89.

Relations de bon voisinage

France was the least tolerant country in Western Europe, with 28.8 per cent of the population responding that they would not want a homosexual neighbour. This contrasts with 3.6 per cent of Swedish people, 7.4 per cent of Spaniards and 11.1 per cent of Swiss. 16.8 per cent of British people would not want a homosexual neighbour.

— France least tolerant country in Western Europe of homosexuals, The Telegraph.

En Europe, la France est l’un des pays les moins tolérants du continent (22,7% des sondés disent qu’ils n’aimeraient pas avoir un voisin d’une autre race)

— La France est l’un des pays les plus racistes du continent européen, Slate.fr.

Je rappelle que les questions concernaient en plus les voisins. Donc des gens à qui on ne parle presque jamais, et dont la vie ne nous regarde pas. Pourtant, c’est déjà trop pour un grand nombre de gros cons. Ne vous inquiétez pas, nous, on ne veut pas de gros cons blancs racistes et hétérosexuels comme voisins.

Les gros cons, ça n’aime pas les minorités. Toutes les minorités. Les gros cons, ça veut rester entre eux. Nous, les bronzés, les pédales, les butchs, les trans, sommes les autres, la marge avec laquelle « on doit faire avec » mais qu’on aimerait bien voir disparaitre.

La France a un problème profond et ça n’ira pas mieux tant qu’elle n’aura pas compris que France ≠ hommes blancs hétérosexuels.

[Edit 19/05/13]

Where did these numbers come from? As Fisher explained, they came from the long-running World Values Survey, which has polled attitudes around the world for decades. Fisher was drawn to the topic by news of a new paper, by a pair of Swedish economists, on the links between economic freedom in a country and its level of tolerance. (The paper was described in a post at Foreign Policy, itself a hub of foreign-affairs blogging.) To measure racial tolerance in particular, the authors used question A124_02 in the World Values survey, which asks respondents whether they would “not like to have as neighbors people of another race.” Intrigued, Fisher went back to the survey itself and, as he put it, “compiled the original data and mapped it out in the infographic” that led his post.

Although the results don’t pass the sniff test in the first place, I took a look at the data as well, in an effort to identify the exact problems at play. It turns out that the entire exercise is a methodological disaster, with problems in the survey question premise and operationalization, its use by the Swedish economists and by Fisher, and, as an inevitable result, in Fisher’s additional interpretations. The two caveats that Fisher offered in his post – first, that survey respondents might be lying about their racial views, and second, that the survey data are from different years, depending on the country – only scratch the surface of what is basically a crime against social science perpetrated in broad daylight. They certainly weren’t enough to stop Fisher from compiling and posting his map, even though its analytic base is so weak as to render its message fraudulent.

— The Cartography of Bullshit, Africa is a country.

La méthode derrière l’article proposé par le Washington Post est critiquée dans ce texte d’Africa is a country (great name, by the way). Je le rajoute car j’ai un sentiment persistant de malaise avec ces études; à cause de ces résultats, bien sûr, mais aussi, à cause de leurs méthodologies, que j’aimerais mieux comprendre, ainsi qu’avec le timing de leur apparition et le sombre message sous-jacent qu’elles semblent véhiculer. Comme un grain de sable sous la dent.

Sinon, le Canada pourrait nous aider à mieux vivre avec nos voisins, visiblement:

Dès l’origine, le multiculturalisme canadien a donc été conçu pour servir de socle au développement d’un ersatz d’identité nationale, une identité nationale allégée si l’on veut. C’était la réponse du gouvernement Trudeau aux fortes tensions politiques des années 1960, qui avaient alors culminé avec les Lois des mesures de guerre canadiennes en octobre 1970 au Québec.

Alors qu’en Europe, on perçoit le multiculturalisme comme un exercice sympathique de reconnaissance des différences (ou un projet inquiétant de fragmentation de l’espace public), il s’agit en fait d’une authentique démarche pour donner à la nation canadienne une identité qui lui soit propre. Le multiculturalisme ne vise alors pas tant à diviser une communauté nationale qu’à en créer une sur la base de la reconnaissance (parfois purement déclaratoire) de sa diversité.

— Le Canada, solution au problème d’identité européen?, Slate.fr.
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[Edit 21/05/13]

Rue89 publie à son tour un article critiquant la carte du Washington Post et parle du papier d’Africa is not a country. Les variations dans les datas, les notions de race, mais aussi de voisin (!), rendent cette carte critiquable:

Max Fisher, dans son post, avait certes émis deux bémols méthodologiques :

– Les enquêtes ont été menées à des années différentes selon les pays ;
– des gens mentent en répondant à ces questions et il peut y avoir des peuples plus sincères que d’autres.

Siddhartha Mitter estime que ce ne sont que deux petites éraflures à la surface d’un problème bien plus vaste, un «crime contre les sciences sociales perpétré à la lumière du jour».

– Pour certains pays, les enquêtes ont été réalisées en 1990 : « cela suffirait à jeter à la poubelle l’étude ».
– Les résultats concernant les autres réponses possibles révèlent des réponses si absurdes que cela jette un sérieux doute sur celles qui ont pointé vers « des gens d’autres ethnies ». Exemple : en Iran en 2000, seulement 0,9% des gens ont répondu qu’ils ne souhaiteraient pas avoir un voisin homosexuel, alors qu’en 2007, ils étaient 92,4% à donner cette réponse !
– La liste des groupes proposés au rejet dépend d’un pays à l’autre : dans la liste proposée aux Iraniens figurent les zoroastriens. Dans celle proposée aux Portoricains, on trouve les spiritistes ; aux Tanzaniens, on suggère les sorciers ; les Péruviens, bizarrement ont droit aux « juifs, Arabes, Asiatiques, gitans, etc. » Toute comparaison entre les différents pays est dans ces conditions très difficile.

— La carte des pays les plus racistes : elle buzze mais ne vaut pas tripette, Rue89.com.

Enfin, Rue89 relève un point intéressant concernant la genèse de la carte du Post:

Max Fisher a eu l’idée de dresser cette carte en lisant une étude que viennent de publier deux économistes suédois, portant sur le lien entre le degré d’ouverture économique et le degré de tolérance d’une société. Ces deux chercheurs n’ont pas trouvé de corrélation très nette, sauf lorsqu’il s’agit de la tolérance vis-à-vis des homosexuels.

Lucky us.
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Les eaux troubles

Muffin

«On sortait d’un dîner arrosé avec des amis.On marchait bras dessus, bras dessous vers le métro Ourcq. Pas de “façon homo”. On avait passé une très bonne soirée, on en parlait. Un peu fort peut-être. Là, j’ai entendu : “Ah des homosexuels !” Je me suis pris un premier coup dans les yeux. Je me suis protégé, mais en tout, je me suis pris six coups.

[…] Ça a été une déferlante de haine. Très violente. J’ai vu mon compagnon à terre, sa tête était devenu un ballon de football, j’ai hurlé “Dégagez !”, ils sont partis en courant.»

Wilfred et Olivier agressés à Paris: «Voici le visage de l’homophobie», Rue89.com.

Je suis méfiant. Je n’aime pas les réactions à chaud et les jeux sur l’émotion. Ce n’est pas la première agression homophobe, et ça ne sera pas la dernière. Un exemple parmi tant d’autre, en 2009, on a aspergé un homme d’essence sur un lieu de drague, avant de l’enflammer.

Mais, comme dans le cas des personnes homos qui ont décidé de mettre fin à leurs jours dernièrement autour de nous, difficile de ne pas relier ça au climat infect entretenu par les opposants homophobes à l’ouverture du mariage pour les couples de même sexe. Nous sommes dans un aquarium vicié, tournant en rond en essayant d’éviter les flaques d’eau polluées laissées par des opposants à moitié fou à lier. Certains, certaines n’y arrivent pas.

Ça fait des mois qu’on se réveille en entendant ces pantins de l’UMP et de l’église catholique nous chier à la gueule. J’étouffe, et pourtant je suis costaud, je suis militant, je suis entouré. Mais à force de nager en eaux troubles, c’est de plus en plus dur de se rappeler que ces exactions sont le fait d’une extrême minorité de personnes qui cherche à
déstabiliser le gouvernement (cf. le GUD), que l’Eglise catholique et ses sbires jouent ici leur dernière carte avant de devenir une minorité comme les autres en France. Et comme le terrorisme est efficace, on commence à prendre peur :

– Mercredi 3 avril, des visuels du GUD font la promotion des violences physiques à l’encontre des personnes LGBT (lesbiennes, gay, bi et trans).
– Jeudi, la sénatrice Chantal Jouanno est chahutée à son propre domicile.
– Vendredi, un débat auquel devait participer le député Erwann Binet est annulé en raison des menaces pesant sur sa sécurité.
– Samedi, le véhicule de la sénatrice Esther Benbassa est dégradé.
– Samedi, un couple de gays est physiquement et violemment agressé dans les rues de Paris.
– Dimanche, l’espace des Blancs-manteaux à Paris où se tient le Printemps des associations organisé par l’Inter-LGBT est vandalisé, recouvert d’affiches du collectif « Manif pour tous ».
– Lundi, un débat auquel devait participer le député Erwann Binet est également annulé pour les mêmes raisons.

Après la semaine Sainte, la semaine des violences homophobes, SOS Homophobie.

Hier, je n’ai pas embrassé Nico dans le métro pour lui dire au revoir, juste après lui avoir dit qu’il ne fallait pas succomber à la terreur face aux terroristes, parce que sinon, ils avaient gagné. Et je lui ai demandé de m’envoyer un message quand il serait arrivé parce qu’il habite dans le XIXe, là où Wilfred et son mec se sont fait tabasser. J’ai la tête qui tourne quand je pense que ça pourrait lui arriver (et si il lui arrive quelque chose, je n’ai aucune institution pour me protéger parce que nous ne sommes pas mariés, tout est lié, hein). J’ai honte d’avoir modifié —inconsciemment, en partie— mon comportement à cause de la peur et aujourd’hui, je suis de mauvaise humeur.

Ce qui me saute également aux yeux, c’est le terrible parallèle avec les agressions —et les viols— concernant les femmes. Des flics qui disent qu’ils auraient du prendre un taxi, des commentateurs qui disent qu’ils auraient faire plus attention, des hétéros qui viennent t’expliquer du haut de leurs privilèges qu’il faut garder le sang froid. Les mêmes conneries, les mêmes violences qui entretiennent les mêmes effets, qui te rappellent que la rue n’est pas à toi, que le mariage n’est pas à toi, que la France n’est pas à toi. La culture du viol, déclinée pour les actes homophobes. Va chier.

Ce n’est pas ce que j’attends de ta part, camarade. Ce que je veux, comme réaction des mecs (en particulier hétéros), c’est ça :

Wilfred, tu as été agressé par une France qui est persuadée qu’autoriser le mariage entre homos, c’est la porte ouverte à la pédophilie, la zoophilie, et à des accidents nucléaires sans précédents dans les quatre coins du monde.

Tu as été agressé par une France catholique mais pas que, une France de droite mais pas que, une France riche mais pas que : tu as été agressé par la France. Point. Par nous tous. Et surtout par moi. Je t’ai agressé. Je suis de fait cette France qui met des serre-têtes mais qui ne doit pas être résumée à cela parce que ce serait caricatural, je suis cette France responsable qui passe son temps à te juger, cette France qui te regarde d’un drôle d’air dans le métro, les bus, parce que parfois, tu parles un peu trop haut, un peu trop aigu, avec un peu trop de ce rien dans la hanche ou bien avec un peu trop de rien du tout.

Je suis cette France qui te crache dessus, qui te montre du doigt et te traite comme un chien mais qui n’est pas homophobe, non, cette France qui manifeste pour qu’on t’enlève des droits là où généralement le reste du monde manifeste pour en acquérir.

Wilfred, Alban Orsini, Vents Contraires.

Wilfred et son mec, nous, ne sommes coupables de rien. C’est l’entretien du sexisme et de l’homophobie qui est responsable des violences, verbales et réelles, à notre encontre. La France est au moins autant à nous qu’à ses connards, le mariage aussi. Et, folles ou femmes, la rue est à nous.

Une conception rigide de la laïcité

Non, l’Europe n’est pas livrée sans défense aux ambitions d’un islam conquérant. Les musulmans ne sont ni assez nombreux ni assez puissants pour nous assiéger. Le complotisme est une manie d’extrême droite que la droite a faite sienne, et qu’elle a distillée jour après jour pour occulter son incapacité à améliorer le sort des Français. Hélas, les esprits de nos concitoyens en sont tout imprégnés. Et s’ils se tournent un jour massivement vers le FN, ce ne sera ni à cause des musulmans, ni à cause des étrangers, ni parce que nous aurons fait preuve de laxisme en matière de laïcité, mais parce que la crise aura perduré, et le chômage, et la baisse régulière du pouvoir d’achat.
(…)
La force du droit s’effondre lorsque la loi est injuste, et vise les uns plutôt que les autres. Pour rendre toute leur force aux dispositions déjà existantes en la matière, luttons déjà contre les discriminations. Tâchons d’y voir plus clair. Faisons émerger des solutions concrètes, sur le terrain, plutôt que de légiférer à outrance. Nos lois contre les signes religieux ostensibles et contre le niqab n’ont pas réglé tous les problèmes. La preuve… Quand on colmate d’un côté, ça fuit de l’autre. Manifestement, on s’y est fort mal pris.

Pendant ce temps, les musulmans apparaissent plus que jamais aux yeux du public comme un problème insoluble. Alors que le problème est aussi de l’autre côté qui, par conservatisme, par frilosité, par manque d’imagination, s’arcboute sur une conception rigide de la laïcité, de plus en plus impraticable. Cela ne signifie pas que la laïcité ne soit pas un bien commun. Au contraire. Nos concitoyens musulmans ne le revendiquent pas moins que les autres et souhaiteraient le partager avec tous. Mais sommes-nous vraiment prêts à les accepter, ces concitoyens musulmans, y compris lorsqu’il leur arrive d’être croyants et pratiquants, sans pousser les hauts cris à la vue du moindre bout de tissu sur une tête de femme?

4 lois pour 1 voile islamique!, Esther Benbassa, The Huffington Post.

Encore une fois, la voix d’Esther Benbassa est une bouffée d’air frais et de raison dans un débat vicié.

Robert Castel, le travail au long cours

Mais de la même manière que je n’ai pas pensé mon passage vers la sociologie comme une rupture par rapport à la philosophie, d’un objet à l’autre, de la psychiatrie au salariat, c’est plutôt une sorte de glissement qui s’opère, avec sans doute dans les deux cas un goût, un intérêt, une curiosité pour des trajectoires un peu tremblées, des situations un peu sur les bords. Le traitement de la folie, la marginalité, le social, la précarité, la désaffiliation : il y a quand même des proximités ; ce n’est pas la même chose, mais ce ne sont pas des univers étrangers.

— Le travail au long cours, entretien avec Robert Castel, Vacarme.

Le point de départ de mon attention à ce mode de gouvernement des populations, c’est quelque chose que vous n’avez sans doute pas connu : le projet Gamin. Ce projet a suscité une mobilisation à laquelle j’ai participé : j’y ai vu un danger de gestion prévisionnelle des risques de pathologie mentale, mais aussi de toutes les formes de distance par rapport à la norme. Peut-on l’appliquer au chômage ? C’est une hypothèse à tester. J’essaierai peut-être de le faire, car il me semble nécessaire de repenser le chômage. On a toujours tendance à le penser sur fond de plein emploi, comme une période de latence plus ou moins longue avant le retour à l’emploi ; mais, dès lors qu’il s’installe durablement, émergent de nouveaux modes de gestion du chômage. L’institutionnalisation de la précarité me paraît constituer une de ces formes : mettre tout le monde au travail sous des conditions dégradées pour sortir du chômage.

(…)

La dynamique souterraine de l’histoire c’est la conflictualité : il y a des dominants et des dominés, des rapports de forces — je le crois profondément. Il est possible que cela n’apparaisse pas assez dans mon travail, parce que ce que je décris ce sont plutôt les résultats. Mais, derrière, il y a d’immenses conflits, énormément de violence et d’injustices qui forment la trame des compromis. Le monde dans lequel nous vivons est loin d’être apaisé.

Robert Castel vient de mourir à 79 ans.

[Edit 15/03/13]

L’histoire sociale nous apprend que l’autonomie des individus s’est construite à partir de droits, et de droits attachés d’abord au travail. Les prolétaires misérables des débuts de l’industrialisation étaient des moins que rien, méprisés, des classes miséreuses, des classes dangereuses dont on avait peur ; ils étaient complètement en dehors de la citoyenneté démocratique, même après la mise en place du suffrage universel. Comment ce malheureux travailleur, ou plutôt ce misérable pour reprendre l’expression de Victor Hugo, est-il devenu un citoyen à part entière ? En devenant un salarié protégé. C’est d’abord un ensemble de droits attachés à la condition ouvrière, puis salariale, qui ont donné cette consistance à l’individu moderne et qui en ont fait un citoyen. Autrement dit, il me semble que, et ce n’est pas une opinion personnelle mais un constat que nous apprend l’histoire sociale, que les protections les plus fortes ont été attachées au travail. Elles ne sont pas tombées du ciel, mais après des luttes sociales, syndicales, et aussi des compromis, des négociations avec les « partenaires sociaux ». Peut-être qu’en dernière analyse, si on ne peut plus attacher des protections fortes au travail, il faudra se résigner à ce revenu d’existence comme à une position de repli. Dans ce cas, il faudra qu’il soit le plus fort possible, plutôt 1 000 € que 400 €. Mais ce serait une régression par rapport à notre conception de la protection sociale.

— Entretien avec Robert Castel, Mouvements.

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Nos bouquets de fleurs

J’estime qu’elles ont entièrement raison, je ne les juge ni infondées dans leur vigilance, ni excessives, ni trop quoi-que-ce-soit. J’estime aussi que nous, féministes de tous âges, égalitaires de tout poil, ne devons pas baisser la garde car il reste encore un long chemin. Je participe donc volontiers à ajouter ma voix aux conversations et revendications, tant dans l’espace public que sur mon lieu de travail ou parmi mes proches. Je sais parfois tenir haut le flambeau du féminisme hystérique, les murs de ce blog ont résonné d’épiques batailles.

Mais je me préserve aussi parce que la petite musique de mon amie Plume me rappelle que je ne veux pas me laisser dévorer par un combat contre, je ne veux pas me faire bouffer ma vie par un état de vigilance permanente. Je ne veux pas que le sexisme me prive de moi, fût-ce en luttant contre lui.

— Vous n’aurez pas ma fleur, Kozeries en dilettante.

Une réflexion que je me faisais récemment; la sagesse de l’âge, probablement. Choix stratégique des combats et préservation d’espaces protecteurs, pour éviter que mon corps ne soit une terre brûlée.

L’odeur et l’apparence

Quoique. On peut se demander si ce couple et son enfant dégageaient véritablement une odeur incommodante, qui en tout état de cause n’aura gêné personne au restaurant du musée. N’était-ce pas seulement leur apparence qui dérangeait, qui offusquait ?

Et l’on peut penser à cette performance baptisée Transit 6, réalisée en 1999 par l’artiste camerounais Barthélémy Toguo :

«Le 18 janvier 1999, à Cologne, je monte dans le TGV Thalys, en direction de Paris. Je suis habillé dans la tenue des éboueurs de la ville de Paris, une tenue flambant neuve. J’ai la place 84, voiture 27… Au milieu de la rame, là où quatre personnes peuvent s’asseoir face à face. Les sièges 82, 83, 85 sont occupés, le mien est libre, je m’assois.

Dans les minutes qui suivent, mes voisins quittent leur place pour aller s’asseoir plus loin… Une heure après, à hauteur d’Aix-la-Chapelle, un contrôleur arrive et me dit : « Monsieur, vous n’avez pas le droit de voyager dans cette tenue. » Étonné, je lui demande pourquoi, je lui demande s’il y a une tenue appropriée pour prendre le Thalys… J’ai un billet en règle, je suis assis tranquillement, mais visiblement la tenue des éboueurs de la Ville de Paris est incompatible avec celle des hommes d’affaires du Thalys…

Ça sent mauvais au Musée d’Orsay, Chez Alain.

Réflexion sur l’odeur, supposée ou réelle, et la correction sociale, suite à l’éviction d’une famille de précaires du Musée d’Orsay, parce qu’ils sentaient, soit-disant, mauvais.

Undiscussed

Ideally, racism online should be countered by real, in-person conversations between the offender and a more enlightened friend, family member, teacher, neighbor—someone, anyone who can explain what’s wrong about hating someone for being different than you. Oftentimes, however, those people don’t exist or aren’t around at the right moment, and the rest of the Internet-using public is all a racist’s got. But that’s not necessarily the worst outcome. Thinking prejudiced thoughts, even letting them slide out into the world, isn’t an unforgivable offense. The real tragedy would be allowing them to go undiscussed.

— How Do You Stop Racism on Twitter?, New Republic.

Les deux faces de la même pièce

Qu’a trouvé la police sur l’ordinateur d’Anders Breivik ? Des textes de l’essayiste britannique Bat Ye’or expliquant que l’Europe s’est vendue au monde arabe pour des pétrodollars… alors qu’en Norvège il y a peu de musulmans ! Qu’a fait Breivik ? Il n’a pas tué des musulmans. Il est allé tuer les traîtres multiculturalistes, ces « alliés inconscients », ces idiots utiles qui font le lit de l’islam en Europe… Breivik et Mehra sont effectivement les deux faces de la même pièce… de théâtre. Ils sont produits par un même système fantasmatique.

(…)

Pendant des siècles, l’Europe, c’était le monde. Cette suprématie, elle l’a perdue. En 2003, quand les Américains ont décidé d’intervenir en Irak sans elle, l’Europe a aussi perdu son statut de conscience morale de l’humanité. Une crise d’identité profonde s’en est suivie, avec l’émergence des grands débats nationaux sur « l’identité nationale » et la montée concomitante d’un populisme antimusulman. Aujourd’hui, les Européens ont le sentiment qu’ils ne sont plus « identiques à eux-mêmes »… et que les musulmans y sont sans doute pour quelque chose ! La réalité importe peu : une bataille peut être menée puisqu’il y a un ennemi. Le mythe de l’islamisation redonne un sens aux choses.

“L’‘islamisation’ de la France est un mythe”, Raphaël Liogier de l’Observatoire du religieux, Télérama.fr.

Un peu de bon sens, ça fait du bien.

La sous-langue

«Radio Radio se complaît dans la sous-langue d’êtres handicapés en voie d’assimilation». C’est ce qu’affirmait Christian Rioux dans une chronique publiée dans Le Devoir le 26 octobre dernier.

Ces propos en ont choqué plusieurs en Acadie et avec raison.

(…)

Dans ce contexte particulier, ce n’est pas en semant la honte que nous cultiverons la fierté. L’acharnement pour un français normatif pur risque de cultiver un sentiment d’aliénation chez plusieurs Acadiens et Acadiennes. Ayant à choisir entre une minorité francophone qui condamne leurs médiocrités langagières et une majorité anglophone qui offre, par ailleurs, les opportunités d’un groupe linguistique dominant, les Acadiens et les Acadiennes seraient de plus en plus nombreux à « choisir » l’assimilation.

C’est pourquoi il est malhabile de couvrir de honte la qualité du français dans nos communautés acadiennes. Notre défi est d’abord de cultiver la fierté acadienne, la fierté d’une minorité envers la langue qui lui appartient, une langue qui peine à préserver son intégrité et à évoluer au rythme de la « métropole ».

Ultimement, ces lignes cherchent à informer les Québécois et les Québécoises de la réalité acadienne. Avec tous ses défauts, l’Acadie résiste, se redéfinit et fonce vers un avenir en français. La « laideur » et les « anomalies » de notre français « bâtard » et « handicapé » est, par-dessus tout, la preuve de notre ténacité, les cicatrices de nos luttes quotidiennes. Ainsi, pour plusieurs jeunes Acadiens et Acadiennes, Radio Radio est un exemple de succès, ludique et limité à la sphère artistique certes, mais qui démontre que la réussite est aussi possible en français qu’en anglais. Je préfère de loin le français mutilé de Radio Radio que l’anglais de Simple Plan.

La langue Radio Radio? Réponse d’un être handicapé en voie d’assimilation, Martin LeBlanc Rioux, Voir.ca.

Une bien belle réponse. L’article du Devoir n’est pas disponible en ligne, mais vu l’extrait, je sais pas si on doit le regretter. C’est dur de lire des mots pareils sur le chiac acadien venant d’un Québecois, qui devrait pourtant savoir ce que c’est que de voir sa langue dénigrée.

La musique de Radio Radio est sur iTunes, en tout cas. C’est vraiment bien, et je dis pas ça parce que j’ai eu la chance de les rencontrer. C’est beau et créatif, ça fait sens, ça fait écho à notre usage de l’anglais, ça questionne la musique de nos langues.

Et en plus, le chiac, c’est la solution aux problèmes de langues canadiens: