LÎle des Morts, Arnold Böcklin, version de Berlin, 1883.

dans textes

L’Île des Morts

Et soudain, le sida de 1990 dont personne ne voulait entendre parler à l’époque, le sida qui tuait en France tous les jours des pédés, des toxicos, des putes sans que ça ne dérange plus que ça la majorité de la population, est l’objet de tout un tas de sujets, papiers, documentaires, éditos. Toi, tu es là, à vivre avec le VIH depuis 17 ans, à écrire sur le sujet, à rapporter les progrès scientifiques qu’on avait tant attendus, à bénéficier de ces médicaments qui te permettent de travailler comme tout le monde, des médicaments que les autres n’ont pas eu, que tu as parce qu’ils se sont battus pour. Tu n’es pas une oeuvre de fiction, tu fêtes tes 40 ans, ce que tu ne pensais jamais faire, et tu dois faire face au vieillissement, forcément un peu accéléré, de ta carcasse. Tu te demandes quoi faire quand tu n’avais pas prévu d’être encore là et en bonne santé, et que juste «vivre sa vie» te semble encore parfois comme une notion complètement abstraite.

Et les gens, découvrent, un peu morbidement fascinés, l’Île des Morts que tu portes en toi depuis si longtemps, et s’en approchent comme un bateau plein de touristes qui viennent regarder les baleines, sans un regard pour la mer de plastique que tu cherches à écoper. On frémit sur le pont, mais on se sait en sécurité sur le bateau. A moins que. Frisson.

Je suis arrivé à Act Up comme si j’avais toujours attendu le bon moment pour y aller. Je suis allé à Act Up parce que c’était, pour moi, la suite logique de mon histoire. Je rejoignais les pirates, les flammes de vie folles, qui m’aideraient à lutter contre le VIH. Il était tard pourtant, déjà. L’association n’était plus celle des années les plus dures, tant mieux; les combattantes étaient fatiguées, tant pis. J’avais tellement besoin d’eux. Et j’ai tellement reçu, même si j’ai pris beaucoup de coups.

Je ne sais pas si le film est bon, je ne l’ai pas vu. En fait, je suis totalement prêt à croire que c’est un bon film. Et je comprends bien que c’est la fonction du cinéma de nous amener à connaître que ce nous n’avons pas pu ou voulu expérimenter à la première personne, de nous faire vivre d’autres vies. Mais ce ne sont pas d’autres vies, cette fois. Ce sont nos vies, les vôtres aussi, parce que nous vivons toutes et tous avec le VIH depuis plus de 30 ans. Vous avez juste décidé de l’oublier, avant de rentrer cette fois dans la salle de cinéma. C’est dur de voir passer ces images. Un peu parce que ça me fait sentir vieux, une partie de mon histoire devient l’Histoire, se fige; beaucoup parce que je me rappelle trop le mépris quasi-général que le groupe a supporté. Personne n’écoute les canaris des mines, encore une fois.

Un jour, en réunion, j’ai perdu les pédales parce qu’on parlait du monument aux morts du sida à La Villette. J’avais l’impression qu’on me disait à la fois que j’étais déjà mort et que je n’existais pas, que la crise du sida était finie puisqu’on élevait un monument de commémoration. J’étais jeune et con, je n’ai pas compris tout de suite que j’arrivais moi aussi après la bataille, que les vivants avaient besoin d’un endroit pour pleurer leurs morts, et que c’était aussi un moyen d’ancrer toutes ces pertes invisibles dans le domaine public, de forcer à ce que tout le monde les regarde. Qu’on ne parlait pas de moi, en fait. Aujourd’hui encore, ce film ne parle pas de moi. Ni à moi. J’ai du mal avec la romantisation mais peut-être qu’il est temps que cette histoire, cette colère, ces injustices, accèdent enfin à la culture de toutes et tous.

Peut-être que je dois ravaler le mauvais goût que me laisse l’impression que nos vies ne sont dignes de la fiction que quand on souffre outrageusement et qu’on meure théâtralement. Peut-être que je suis injuste. J’ai le droit d’être injuste. Le VIH est injuste et arbitraire. Un jour, quelqu’un m’a dit, sans mal y penser: «Oh, ça va, la prévention, le VIH, tout ça. J’ai pas toujours mis des capotes et j’ai bien réussi à passer au travers, hein.» Moi, je n’ai pas réussi. Et Act Up m’a aidé à vivre avec, en en riant, d’ailleurs, beaucoup.

Quand viendra le temps pour moi de rejoindre l’Île des Morts, ce sera dans un linceul rose éclatant, debout sur la mer noire, dressé comme une héroïne d’opéra meurtrie. Quand viendra le moment pour moi de me laisser porter sur le fleuve de vie jusqu’à ma dernière demeure, je m’imagine, résolu, acceptant la fin avec la colère sourde d’un enfant buté tandis que je regarde s’approcher le dernier rivage.

Quand je disparaitrais, quand ce qui fait de moi, moi, se diluera dans l’huile de la dernière peinture, ce qui restera pour éteindre la lumière, c’est une braise d’amour tortueux, brûlante de colère. Avant que tout ne disparaisse, il restera l’immanence de l’amour incompressible que j’ai pu porter à ces folles, à cette lutte qui est finalement, beaucoup, beaucoup plus grande qu’une seule association. Il restera mon idéal d’amour et de force, ce que le VIH m’a donné, et ce qu’il a essayé de me prendre, sans jamais totalement réussir.

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  1. Merci ! Tout simplement. J’avais besoin de lire ton texte.

  2. Après une telle force de si bien le dire, quoiqu’on ajoute, j’ai l’impression que ça sera bête, mais je voulais que tu saches que tes textes ne sont pas en vain. Et merci.

  3. Je suis sorti du ciné il y a une heure. J’avais réussi à arrêter de pleurer sur le chemin, c’est raté. Quetsche alors.

    (Merci pour ce billet. Love sur tôa.)

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