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Pigé

En arrivant à l’ANPE, j’aurai du savoir que la journée commençait mal. J’ai commencé à attendre devant la porte, avec d’autres gens que l’agence ouvre en retard. J’ai réalisé aussi que j’avais peut-être mal lu le papier concernant ce rendez-vous et que j’allais être bloqué pour plus d’une heure finalement. Ce n’est que quand le formateur nous a préciser qu’on serait peut-être un peu en retard et qu’on finirait peut-être un peu après midi que j’ai intégré l’idée que ma demi-journée allait être longue. Les locaux en duplex, blancs, grands, aérés, avec des autocollants de silhouettes d’hommes en costumes-cravattes et serviettes, m’ont ironiquement rappelés ceux de Têtu, la dernière entreprise de presse que j’avais failli intégrer comme journaliste. Le formateur a commencé son discours, en employant des mots comme impacté et révolution du métier, des idées inspirantes comme «difficiles mais pas impossibles» et la promesse d’une expertise: «Ca fait 30 ans que je travaille ici.»

Des sept personnes présentes, aucune n’a eu l’air vraiment ému par ces beaux mots et j’ai commencé à porter attention aux autres personnes présentes. Le groupe était majoritairement féminin, plutôt jeune, avec une nette tendance à la coolitude, comme on l’attend d’un groupe de journalistes. Deux des femmes étaient nettement plus âgées que le reste d’entre nous. Je ne sais plus comment les choses ont commencées à changer, à quel moment le formateur a perdu le contrôle de la réunion et comment on en est venu à discuter de la réalité du travail de pigiste. Mais très rapidement, avidement même selon le ton des questions, on a quitté le chemin balisé de l’atelier pour ceux un peu plus sombres de l’expérience.

J. a ouvert le bal en nous expliquant qu’après avoir quitté un boulot à plein temps dans la communication scientifique parce qu’il attendait d’elle une soumission complète («En tant que jeune.»). Elle ne se sent pas le courage de recommencer à piger comme elle l’a fait pendant plusieurs années auparavant, en sacrifiant ces week-ends et le reste de sa vie à essayer d’être journaliste. «Mais je fais autre chose pendant un moment, est-ce que je pourrais revenir au journalisme ?», demandait-elle, anxieuse. V. a enchaîné en disant qu’elle n’en pouvait plus. Elle travaille pour certains des magazines les plus connus et les plus lus, mais visiblement, la paye ne suit pas. «Je suis à plus de 45 heures par semaines et je ne m’en sors pas, je n’y arrive pas.» Avec sa frange et sa veste d’homme aux manches courtes de femme sensible aux courants de la mode, V. avait la voix qui tremblait un peu quand elle disait qu’elle voulait trouver un poste à mi-temps, pour pouvoir continuer d’écrire.

D. n’a rien pu faire pour la rassurer. En travaillant quasiment à temps plein pour 4 magazines, elle n’arrive pas à dépasser 2000 euros de revenu. «Je cherche un temps plein mais dès que les gens me voit, c’est grillé.» Le formateur intervient : “C’est parce que vous êtes dans la catégorie senior, à partir de plus de 45 ans.” M., à l’autre bout de la table, chemise et veste colorées dignes d’un studio créa, pâlit. Elle vient d’être licenciée, parce que c’était la maquettiste la plus âgée du journal : «Ils ont commencé par les journalistes, ils les ont virés pour prendre des pigistes.» Plus le tour de table avançait, plus le tableau s’assombrissait. Même S., qui travaillait pourtant à la télé, n’a pas pu nous rassurer: «Je travaillais pour une chaîne publique. Je ne pense pas qu’ils vont me reprendre à la rentrée avec le nouveau plan.»

En sept personnes, nous avions l’éventail entier des problèmes de pigistes. De l’impossibilité de compter sur un salaire décent avant 40 ans et de la difficulté de le garder après 45. Des journaux qui fonctionnent maintenant comme des équipes de pigistes, c’est pratique, tout le monde est en concurrence avec tout le monde, personne n’est syndiqué, tout le monde est sous-payé. De l’impossibilité de fermer son budget sans l’assurance chômage et quelque soit le nombre de piges. “On peut dire que le métier est devenu plus difficile ces dix dernières années”, a conclu le formateur En tout cas, le seul journaliste qui avait du travail dans la pièce, c’est celui qui ne travaillait pas comme journaliste.