Les belles amours

Il n’y a pas de hasard en amour, ce qui fait écho chez l’autre est ce qui vous attache à lui. Un vécu, une façon de voir la vie, une liberté; dans tous les cas, un détail qui rebondit dans les circonvolutions les plus intimes de votre être et fait naître une résonance familière.

Assis sur mon strapontin dans le métro, je dévisage un groupe de jeunes gens qui montent et je me demande ce qu’ils voient quand ils posent leur regard sur moi. Un jeune homme? Un homme? Un regard noir au dessus de la moustache? Est-ce que quelque chose accroche leur regard dans ma silhouette, dans ma façon de m’habiller ou de me tenir? Est-ce que je fais plus vieux ou plus jeune que mon âge? A quoi ressemblent donc les gens de mon âge? J’incline la tête vers la paroi de la voiture et je regarde la ligne de métro stylisée et les petits points des stations. Combien de temps pour faire le trajet de bout en bout.

Il n’y pas de vanité, sous ces questions, ni d’angoisse. Je vis sur un temps emprunté, comme on dit en anglais. Mon moi adulte a été avorté quand je suis devenu séropositif. J’allai mourir en 4 ans et j’étais trop jeune pour savoir qui j’étais, à l’époque. J’étais aussi jeune que ce groupe de voyageurs, plus jeune peut-être. J’avais les joues lisses, quand je suis monté dans le métro, je restais debout, avec un corps qui m’était un peu étranger, avec lequel je faisais aller, un corps que je ne comprenais pas.

L’autre fois, au yoga, j’ai pensé à ma mère. Je ne sais pas pourquoi, les yeux fermés, allongé sur mon tapis de mousse, j’ai pensé à Béa. J’essaye de rester dans le présent, pendant la phase de méditation et d’écouter mes pensées, mais je dois dire que j’ai souvent du mal. Je regarde les formes colorées qui dansent comme des aurores boréales derrière mes paupières et je focalise mon attention sur l’immobilité de mon corps.

C’est la position du cadavre, nous explique la prof. C’est une position difficile parce qu’elle demande de lâcher prise. Il faut renoncer. Et une fois immobile, la langue bien détachée du palais, les mâchoires détendues, il faut résister à l’envie de dormir.

Accepter de lâcher prise.

J’ai beaucoup de mal à être dans la position du cadavre. Je ne veux pas être dans la position du cadavre. Je passe ma vie à refuser d’être cantonné à la position du malade mortellement touché. Je ne veux pas être associé à la mort, je veux être du côté de la lumière et pour cela, je ne dois pas lâcher prise.

Les poutres du plafond dessinent comme un grand sourire plein de dents derrière mes paupières faiblement entrouvertes. Ce sont toujours les yeux que j’ouvre en premier, au sortir de la méditation. D’autres remuent les doigts, ou les orteils, moi j’ouvre les yeux, le reste du corps encore immobile, puis je tends les doigts.

La séance de jeudi a été très difficile; tout mon côté droit était raide. Madame Yoga me regarde et me demande, «Ca va aujourd’hui, Charles?» comme elle demande à tout le monde.

«Ca va, lui réponds-je, j’ai juste beaucoup de choses qui tournent dans ma tête.»
«Je connais ce sentiment, me dit-elle. On va s’en occuper.»

On respire plus lentement, je sens mon odeur corporelle devenir plus présente au fur et à mesure que mon corps s’échauffe et je réalise que je me concentre sur mes mouvements, maintenant, sur ce que je ressens au moment présent. Mon esprit, qui part si souvent à des milliers de kilomètres dernièrement, est rappelé de force pour s’assurer que cette jambe est bien tendue et que mon dos est bien droit. Il n’y a plus ce qui pourrait être, ce qui a été ou ce qu’on voudrait voir arriver. Il n’y a plus que ce qui est, et c’est moi, en short, raide comme la justice, dans la position du cadavre.

Allongé, je regarde ces poutres abimées, certaines sont brûlées, d’autres piquetés de morsures d’insectes. Je ne bouge plus. Les poutres. Ce sont les même que celles du cabinet de mon psychanalyste, quand, deux fois par semaine, je me retrouvais allongé à les fixer alors que je m’accordais du temps pour me remettre dans l’ordre. En pensant parfois à ma mère.

Consacrer du temps pour augmenter sa conscience de soi. Essayer de s’appartenir. J’accepte de lâcher prise. Je suis dans la posture du cadavre et je ne suis pas mort. Je suis immortel, en fait. C’est le cadeau de mon temps emprunté.

Les couples autour de nous s’interrogent sur notre arrangement, avec Nico —«Vous n’habitez pas ensemble?»— visiblement parce que ça n’est pas un miroir dans lequel ils ont envie de se regarder, et certains en viennent à invoquer l’argument économique («Rien que pour payer moins cher, vous devriez y penser!»), mais même mon mari, qui avait pourtant des rêves de princesse, l’a compris. Je fais juste ce que je peux, en amour, comme tout le monde. Je ne sais pas être seul mais je ne sais pas être «en couple», non plus.

Comment font les gens avec les emballements de leur cœur et avec les personnes qui en trouvent le chemin? Les personnes, parce que le bel amour qu’on peut porter à quelqu’un ne peut suffire à rendre un cœur sourd aux résonances qu’on attendait pas. D’autres amours vont naître. Et qu’est-ce qu’on en fait? On les étouffe? On vit avec? On en parle à la personne qui partage notre vie ? On la quitte pour vivre ça? On attend que la résonance s’éteigne et disparaisse?

On fait comme la plupart des gens, peut-être. On garde cette superbe note, ce chant du cœur, et on la porte comme une chaîne d’or brûlante autour du cou, sous la chemise, contre la peau, ou peut-être comme un parfum qu’on oublie avoir mis et qui se rappelle à nous quand on serre les bras.

Ou on essaye de ranger cet amour dans un tiroir bien fermé, mais ces contenants fuient, bien sûr. Elles peuvent être contenues, ces amours, on peut choisir de ne pas les reconnaître et de refuser d’y succomber, mais elles se fichent des étiquettes limitant leur champ d’influence; sexuelle, amoureuses, intime, légère, elles nous définissent aussi sûrement que la certitude de l’amour tranquille qu’on porte à la personne avec qui on dort la plupart du temps.

Je ne suis pas de ceux qu’on épouse, paradoxalement, donc, même si je suis rarement seul, mais je ne suis pas fait non plus pour être l’amant, le troisième homme. Ça me tue. Littéralement, ça m’oblitère. Je n’ai pas l’égo assez résistant. Je n’ai pas les armes pour lutter. Je reste le monstre, le fruit gâté du panier, j’ai suffisamment de lucidité pour savoir que je ne serais pas choisi si choix il doit y avoir, et de fierté pour ne pas le supporter. La sécurité que je recherche n’est pas une sécurité physique, je veux simplement savoir qu’il est là, qu’il pense à moi. Mais je suis une première épouse. Tu m’appartiens, puisque je t’ai donné mon cœur. Et si tu pars au loin avec mon palpitant, je perds tout, je n’ai plus rien.

Je voudrais apprendre à ne pas être femme de marin, en fait. J’ai tout ce qu’il faut pour ça, malheureusement, la pause fière à la fenêtre, scrutant l’horizon chaque matin, cherchant sa voix dans les gazouillis des oiseaux, tout en sachant qu’il n’apparaîtra pas aujourd’hui, pas plus qu’hier parce que la seule vérité est qu’il n’habite plus dans ce pays.

Mais je suis marin, aussi, ou plutôt, bateau. Capitaine de mon vaisseau sans équipage, ou plutôt un vaisseau fantôme, qui attend qu’un capitaine sans navire investisse ses quartiers. Je suis le vaisseau cargo de mon personnage contrebandier de Star Wars: The Old Republic, et tous ses occupants. Le contrebandier qui court en rond, seul, passant devant des pièces vides à la décoration minimaliste où résonne l’écho de sa course, avec pour seule compagnie un robot protocolaire qui radote, un mercenaire agressif et cette femme inconnue dans la soute, près d’une cage où on devine une bête sombre, dont les grognements se font parfois entendre jusqu’à l’autre bout de la cale.

Récupérer notre vaisseau, c’est la première grosse récompense du jeu. Ça nous permet d’être enfin libres de partir à la découverte des étoiles. Le prix, exorbitant, à payer, est que nous sommes seuls à flotter dans l’éther, que l’on soit marié ou qu’on voyage serré contre les autres passagers du métro. Notre intégrité repose sur l’acceptation de cette terrible solitude.