Erik Rhodes et sa séropositivité

Further, there is something to the argument that the discomfort I felt — and that many, many others felt — is rooted in stigma and for that reason alone should be challenged. If Colt had said Rhodes had hepatitis C, how would we have felt? Probably less uncomfortable. How about if it was cancer or diabetes? Probably even less uncomfortable. But that’s all about personal ethics, not journalistic ethics.

We can’t control what is said about us after we’re dead, for obvious reasons. Journalists are supposed to be truth tellers, no matter what. I can’t fault the NYT or Bernstein for doing journalism. Should Colt have told Bernstein that Rhodes had HIV? That’s between Colt and his conscience, but Bernstein was within his rights as a reporter to use the information.

— Posthumous HIV Disclosure Stirs Debate, Oriol R. Gutierrez Jr., Poz Blog.

Évidemment que c’est pertinent de le dire. On n’est pas en 90. C’est une mort liée au sida, aussi, même si elle ne sera pas comptée comme telle dans les statistiques.

According to Mr. Colt, Mr. Rhodes found this out when he went to shoot a scene for Randy Blue, a company that requires testing. « They said, ‘Your test results came back, and you’re H.I.V. positive,’  » Mr. Colt said. Nevertheless, Randy Blue still managed to get Mr. Rhodes to film a solo scene that day, Mr. Colt said.

An Early Death but Perhaps Not a Surprise, The New York Times.

Le scène de masturbation la plus triste du monde. Se construire comme une dieu du sexe et se voir «reléguer» de cette manière, j’imagine la blessure, vu comment c’est déjà compliqué pour nous, simples mortels séropos. Il n’y a qu’un film listé avec lui sur Randy Blue. La bite au poing, la tristesse au fond des yeux.

[Edit 0:37] En parallèle, sur le sujet de la révélation de la séropositivité : Joseph Macé-Scaron porte plainte contre l’éditeur de Didier Lestrade pour «atteinte à la vie privée», Yagg.com.

C’est idiot. Laurent a raison :

Joseph Macé-Scaron est séropo. Avant, tout le monde l’ignorait et tout le monde s’en foutait. Maintenant, grâce à son action en justice contre Didier Lestrade, tout le monde le sait et tout le monde s’en fiche tout autant.

La séropositivité de Macé-Scaron, Embruns.net.[/Edit]

Impraticable

De toutes les peurs répertoriées, celle du sida était la plus forte. Les visages émaciés et transfigurés des mourants célèbres, d’Hervé Guibert à Freddy Mercury —dans son dernier clip tellement plus beau qu’avant avec ses dents de lapin—, manifestaient le caractère surnaturel du «fléau», premier signe d’une malédiction jetée sur la fin du millénaire, un jugement dernier. On s’écartait des séropositifs —trois millions sur la terre— et l’État s’évertuait en spots moraux à nous convaincre de ne pas les prendre pour des pestiférés. La honte du sida en remplaçait une, oubliée, de la fille enceinte sans être mariée. Être soupçonné de l’avoir valait condamnation Isabelle Adjani a-t-elle le sida? Rien que de passer le dépistage était suspect, l’aveu d’une faute indicible. On le faisait en cachette à l’hôpital sous un numéro, sans regarder ses voisins de salle d’attente. Seuls les contaminés par transfusion dix ans plus tôt avaient le droit à la compassion et les gens se soulageaient de la peur du sang des autres en applaudissant à la comparution en Haute Cour de ministres et d’un médecin pour «empoisonnement». Mais somme toute, on s’accommodait. On prenait l’habitude d’avoir un préservatif dans son sac. On ne le sortait pas, l’idée de s’en servir paraissant d’un seul coup inutile, une insulte au partenaire —regrettant aussitôt après, passant le test, attendant le résultat avec la certitude qu’on allait mourir. A l’annonce que non, exister, marcher dans la rue était d’une beauté et d’une richesse sans nom. Mais entre la fidélité et le préservatif, il fallait choisir. Au moment où il était impératif de jouir de toutes les façons, la liberté sexuelle redevenait impraticable.

Les adolescents écoutaient Doc et Difool sur Fun Radio, ils vivaient dans le sexe en gardant leurs secrets.

Il y avait autant de chômeurs en France que de séropositifs sur la terre entière.

Les années, Annie Ernaux, Folio.

Donna Summer et le sida

Though known as a gay icon, Summer’s born-again-Christian status began alienating the diva from her gay fans, and in the mid-1980s, a false report that she’d called AIDS “the wrath of God” on gay people began circulating widely, an allegation she has flatly denied since. According to Jet Magazine, in 1989, she wrote to the New York chapter of ACT UP calling the entire thing a “terrible misunderstanding”.

Donna Summer dies, The Washington Blade.

Donna Summer, whose post-’70s career was compromised by antigay remarks she allegedly made at a 1983 concert, disputed ever making the comments, blaming them on an angry journalist, and lamented the impact of AIDS on her close friends, during a 1989 interview with The Advocate.

— Donna Summer Denied Making Antigay Remarks That Hurt Her Career, The Advocate.

We cannot properly memorialize Donna Summer without mentioning Paul Jabara, the late gay songwriter and performer who won the Academy Award for Best Original Song after his Last Dance was performed by Summer in the pitiful disco movie, Thank God It’s Friday. (…)
Jabara also wrote No More Tears for Summer and Barbara Streisand, but his greatest fame, perhaps, is for co-writing It’s Raining Men with Letterman sidekick Paul Shaffer. As so many of our most creative did, Paul Jabara succumbed to AIDS in the early 90s.

Donna Summer & Paul Jabara, Joe. My. God.

Personally, I suppose I too believe she did make some sort of negative remarks all those years ago, which she surely regretted. But I never stopped dancing to her music. I still have my LP of On the Radio, the double album of her greatest hits. I think I can let it go. So Donna, rest in peace.

Requiem for the Queen of Disco, The POZ Staff.

I’ll never have that recipe again.

La rage

C’est vrai qu’il était beau ce chien. Avec sa tête noire, son pelage qui tirait vers le fauve, ses yeux fiévreux. Un loup, que Minou, le fox de Nico, regardait en penchant la tête de gauche à droite. Une grosse bête au pelage ras, qui voulait se coucher dans le panier, même si ses longues pattes crottées dépassaient sur le tapis.

— Passe au moins le voir, m’avait dit Nicolas. Je ne pouvais pas le laisser dehors, il était si maigre. Il m’a suivi chez moi, il est tellement gentil.

En chemin pour chez Nicolas, j’étais à la fois inquiet, parce que je ne voyais pas ce qu’il allait faire de ce chien, et excité par cette irruption de vie sauvage, ce chien errant qui apparaissait, hors de toute planification, dans nos vies.

Je me demandais si j’allais pouvoir le garder, j’avais bien senti que c’était l’idée de Nicolas; c’est un peu la mienne depuis quelque temps. Avoir un chien. Sur le chemin, je cherchais un nom pour le chien.

Quand je pousse la porte de chez Nicolas, le chien, un malinois, commence à aboyer. Avant que j’ai le temps de dire à Nicolas de le calmer, d’un bond incroyable, le chien se jette sur moi. Il referme ses mâchoires sur mon mollet et Nicolas crie : «Non!» et le malinois relâche la pression pour venir se coucher à ses pieds. Nico est catastrophé, je le vois dans son regard, la panique a rempli ses yeux à l’idée de m’avoir mis en danger. Mais le chien lui obéit parfaitement et reste couché à ses pieds. A peine grogne-t-il quand je m’assois sur une chaise.

Avec Nico, on se regarde tous les deux dans la pénombre de l’appartement et l’atmosphère est lourde tout d’un coup. L’un et l’autre nous rendons compte de ce qui se passe réellement. Nicolas a fait rentrer chez lui une bête visiblement dressée à l’attaque, qui lui arrive presque à la taille. Ce chien n’est pas mon chien. C’est un chien errant et on n’ouvre pas sa porte aux chiens errants.

Nous mangeons en silence. Nicolas sait qu’il ne peut pas le garder. Nous cherchons des numéros de vétérinaires dans le quartier pour pouvoir leur demander si quelqu’un a perdu un chien. Nico les appellera demain matin. Ma jambe me lance, mon jeans a protégé mon mollet mais une goutte de sang perle là où le tissu a coincé la peau. Je me demande s’il y a des risques particuliers pour les séropos en cas de morsure.

Je dis à Nicolas :

— Tu te rends compte que c’est dangereux, n’est-ce pas ? Qu’il a peut-être la rage et que je dois appeler un médecin, qu’il pourrait te mordre aussi, qu’il n’y pas de remède contre la rage?

Nicolas se liquéfie un peu plus.

— Arrête, me dira-t-il plus tard, si je t’ai fait attraper la rage, je me suicide.

Ce soir, je lui propose de rentrer avec Minou. Le fox, qui déteste ses congénères d’habitude, est resté calme, même s’il ne quitte pas le chien des yeux et refuse de lui prêter ses jouets. C’est assez rassurant, en fait, de ne pas le voir s’énerver. Aucune raison de jouer avec le feu néanmoins. Je laisse Nico avec le malinois, après qu’il m’ait promis de le foutre dehors si le chien montrait le moindre signe d’agressivité.

La nuit est fraîche, Minou est content de sortir, moi aussi. Les premiers symptômes de la rage sont l’anxiété et la confusion. Autant dire que la maladie peut se déclarer chez moi, aucune chance que je la repère.

Soudain, j’ai peur de mourir. Mourir de la rage, la bave aux lèvres, dans un ultime pied-de-nez au VIH. Je me demande si je suis prêt à mourir. Toujours pas, visiblement. Je commence déjà à faire de la place à cette idée. Suis-je suis heureux d’être là où je suis. De faire ce que je fais. Est-ce que la rage va libérer toute cette colère qui brûle en moi, en grognements, dans une agonie bruyante et suintante, ma folie, mon essence, mes peurs, tout ça jaillissant, pour une fois littéralement, de ma bouche ouverte? Est-ce que je vais souffrir ou partir en m’oubliant, dissout dans l’anxiété, la confusion, sans me rendre compte que j’ai disparu et que seule reste la rage? J’expire longuement. Minou connaît le chemin pour aller chez moi. Je le laisse me guider.

Dans mon appartement, le fox attend son maître devant la porte une bonne partie de la soirée. Je pense au chien de mon père, qui a attendu pendant des jours le retour de Michel, devant le portail, après sa mort. Je dors mal, déçu parce que je n’ai pas de chien, conscient que dans la pièce d’à côté dort un être qui dépend de moi. Moi qui me veut sans attaches, ça charge mes rêves.

Sous le soleil du nouveau jour, les choses paraissent toujours moins graves. Nicolas passe chercher son chien. Comme je dois voir mon médecin dans la semaine de toute façon, je vais attendre de le voir pour lui demander s’il y a un risque que j’ai contracté la rage. Nicolas a déposé le malinois au commissariat, comme on fait pour les chiens errants. Il en a été triste pendant plusieurs jours.

Le rôle de la colonisation en Afrique dans l’épidémie de sida

For decades nobody knew the reasons behind the birth of the AIDS epidemic. But it is now clear that the epidemic’s birth and crucial early growth happened during Africa’s colonial era, amid massive intrusion of new people and technology into a land where ancient ways still prevailed. European powers engaged in a feverish race for wealth and glory blazed routes up muddy rivers and into dense forests that had been traveled only sporadically by humans before.

The most disruptive of these intruders were thousands of African porters. Forced into service by European colonial powers, they cut paths through the exact area that researchers have now identified as the birthplace of the AIDS epidemic. It was here, in a single moment of transmission from chimp to human, that a strain of virus called HIV-1 group M first appeared.

Co­lo­ni­al­ism in Africa helped launch the HIV epidemic a century ago, The Washington Post. Un extrait du livre co-signé par David Halperin et Craig Timberg, Tinderbox.

Le rôle du sauna gay

“You’re more real, you’re being yourself, and you can’t play games,” said Chundydyal.

He added that “your barriers for what’s acceptable” change once everyone is out of their fashionable clothing and wearing identical white towels.

This inclusive environment also makes saunas a safe haven for those who otherwise aren’t accepted in society. New immigrants, for example, who have a difficult time in bars and clubs due to a language barrier, can thrive in the sauna, where little verbal communication is needed.

“If not for the bathhouse, a lot of those people would not have any place to socialize. And in that way, I think [bathhouses still have] a role [today],” said Chundydyal.

Rub-a-dub-dub, we studs in a tub: bathhouses are still steamy in 2012, The Sheaf. (Ma première réaction a été: mais pourquoi ne seraient-ils plus d’actualité?) L’article parle aussi du bareback dans les lieu de consommation sexuelle. Pas mal pour un journal d’étudiants de l’Université du Saskatchewan.

L’usage excessif du droit criminel

Fin 2004, alors que prenait fin une relation amoureuse de quatre ans, Diane, une résidante de Montréal, décidait courageusement de porter plainte à la police pour violence conjugale après qu’elle et son enfant eurent été battus par son ex-conjoint. L’aurait-elle fait si elle avait pu prédire la suite des événements? Diane était séropositive et cela a suffi pour que son ex-conjoint se plaigne lui aussi à la police, alléguant que Diane lui avait transmis le VIH. Il s’agissait en fait d’une fausse déclaration: il n’avait pas contracté le VIH.

Le conjoint de Diane a été déclaré coupable de violence conjugale, mais a fait l’objet d’une absolution inconditionnelle (pas de peine). Diane, quant à elle, a été poursuivie pour non-divulgation de sa séropositivité. Elle avait bien dévoilé son statut, mais seulement après leur première relation sexuelle, quatre ans auparavant. La question centrale du procès était de savoir si cette seule relation avait exposé son ex-conjoint à un risque important de transmission. Par un raisonnement critiqué par plusieurs, le juge a conclu qu’aucun condom n’avait été utilisé et a condamné Diane à 12 mois de prison à purger en collectivité.

(…)

En 1998, la Cour suprême a cru que le droit criminel pourrait contribuer à prévenir de nouvelles infections, mais les experts en VIH et en santé publique dénoncent aujourd’hui ses effets pervers sur la prévention: au lieu d’encourager la divulgation, la stigmatisation rattachée à l’usage du droit criminel crée un contexte de société où il devient encore plus difficile de parler de son statut sérologique. En outre, la majorité des transmissions ont lieu lorsqu’une personne vient elle-même de contracter le VIH, qu’elle ne le sait pas et qu’elle n’a donc rien à divulguer.

Criminalisation de l’exposition au VIH – La Cour suprême doit trancher. Une chronique co-signée Cécile Kazatchkine, une jeune analyste des politiques au Réseau juridique canadien VIH/sida que j’avais rencontrée lors des dernières conférences et qui habite à Toronto. Elle est aussi, sans que ça lui enlève aucun mérite, la fille d’un autre militant de la lutte contre le sida, Michel Kazatchkine.

Le business des rubans roses

Pink Ribbons, Inc. est un documentaire canadien. Des milliards de dollars ont été recueillis mais le taux de cancer du sein en Amérique du Nord a été multiplié par 8, et le ruban est utilisé par de grandes marques, alors même que certains des composants de leurs produits sont cancérigènes. Sans parler de la «cut-isation» du cancer. Une réflexion qui mériterait, toutes proportions gardées, d’être étendue au ruban rouge de la lutte contre le sida.

Le vrai patient zéro

[Gaetan] Dugas was soon dubbed Patient Zero, and labeled by the media as the cause of the AIDS epidemic. But as Carl Zimmer and David Quammen explain, Dugas was absolutely not Patient Zero. Not by a long shot. Michael Worobey and Beatrice Hahn help us search for a much earlier Patient Zero, by taking us to Africa, and turning back the clock on a series of virus mutations and pinpointing one fateful moment of cross-species spillover in a jungle in Cameroon.

The Cell That Started a Pandemic. Un épisode de Radiolab, le meilleur podcast/émission de radio du monde.

Les belles amours

Il n’y a pas de hasard en amour, ce qui fait écho chez l’autre est ce qui vous attache à lui. Un vécu, une façon de voir la vie, une liberté; dans tous les cas, un détail qui rebondit dans les circonvolutions les plus intimes de votre être et fait naître une résonance familière.

Assis sur mon strapontin dans le métro, je dévisage un groupe de jeunes gens qui montent et je me demande ce qu’ils voient quand ils posent leur regard sur moi. Un jeune homme? Un homme? Un regard noir au dessus de la moustache? Est-ce que quelque chose accroche leur regard dans ma silhouette, dans ma façon de m’habiller ou de me tenir? Est-ce que je fais plus vieux ou plus jeune que mon âge? A quoi ressemblent donc les gens de mon âge? J’incline la tête vers la paroi de la voiture et je regarde la ligne de métro stylisée et les petits points des stations. Combien de temps pour faire le trajet de bout en bout.

Il n’y pas de vanité, sous ces questions, ni d’angoisse. Je vis sur un temps emprunté, comme on dit en anglais. Mon moi adulte a été avorté quand je suis devenu séropositif. J’allai mourir en 4 ans et j’étais trop jeune pour savoir qui j’étais, à l’époque. J’étais aussi jeune que ce groupe de voyageurs, plus jeune peut-être. J’avais les joues lisses, quand je suis monté dans le métro, je restais debout, avec un corps qui m’était un peu étranger, avec lequel je faisais aller, un corps que je ne comprenais pas.

L’autre fois, au yoga, j’ai pensé à ma mère. Je ne sais pas pourquoi, les yeux fermés, allongé sur mon tapis de mousse, j’ai pensé à Béa. J’essaye de rester dans le présent, pendant la phase de méditation et d’écouter mes pensées, mais je dois dire que j’ai souvent du mal. Je regarde les formes colorées qui dansent comme des aurores boréales derrière mes paupières et je focalise mon attention sur l’immobilité de mon corps.

C’est la position du cadavre, nous explique la prof. C’est une position difficile parce qu’elle demande de lâcher prise. Il faut renoncer. Et une fois immobile, la langue bien détachée du palais, les mâchoires détendues, il faut résister à l’envie de dormir.

Accepter de lâcher prise.

J’ai beaucoup de mal à être dans la position du cadavre. Je ne veux pas être dans la position du cadavre. Je passe ma vie à refuser d’être cantonné à la position du malade mortellement touché. Je ne veux pas être associé à la mort, je veux être du côté de la lumière et pour cela, je ne dois pas lâcher prise.

Les poutres du plafond dessinent comme un grand sourire plein de dents derrière mes paupières faiblement entrouvertes. Ce sont toujours les yeux que j’ouvre en premier, au sortir de la méditation. D’autres remuent les doigts, ou les orteils, moi j’ouvre les yeux, le reste du corps encore immobile, puis je tends les doigts.

La séance de jeudi a été très difficile; tout mon côté droit était raide. Madame Yoga me regarde et me demande, «Ca va aujourd’hui, Charles?» comme elle demande à tout le monde.

«Ca va, lui réponds-je, j’ai juste beaucoup de choses qui tournent dans ma tête.»
«Je connais ce sentiment, me dit-elle. On va s’en occuper.»

On respire plus lentement, je sens mon odeur corporelle devenir plus présente au fur et à mesure que mon corps s’échauffe et je réalise que je me concentre sur mes mouvements, maintenant, sur ce que je ressens au moment présent. Mon esprit, qui part si souvent à des milliers de kilomètres dernièrement, est rappelé de force pour s’assurer que cette jambe est bien tendue et que mon dos est bien droit. Il n’y a plus ce qui pourrait être, ce qui a été ou ce qu’on voudrait voir arriver. Il n’y a plus que ce qui est, et c’est moi, en short, raide comme la justice, dans la position du cadavre.

Allongé, je regarde ces poutres abimées, certaines sont brûlées, d’autres piquetés de morsures d’insectes. Je ne bouge plus. Les poutres. Ce sont les même que celles du cabinet de mon psychanalyste, quand, deux fois par semaine, je me retrouvais allongé à les fixer alors que je m’accordais du temps pour me remettre dans l’ordre. En pensant parfois à ma mère.

Consacrer du temps pour augmenter sa conscience de soi. Essayer de s’appartenir. J’accepte de lâcher prise. Je suis dans la posture du cadavre et je ne suis pas mort. Je suis immortel, en fait. C’est le cadeau de mon temps emprunté.

Les couples autour de nous s’interrogent sur notre arrangement, avec Nico —«Vous n’habitez pas ensemble?»— visiblement parce que ça n’est pas un miroir dans lequel ils ont envie de se regarder, et certains en viennent à invoquer l’argument économique («Rien que pour payer moins cher, vous devriez y penser!»), mais même mon mari, qui avait pourtant des rêves de princesse, l’a compris. Je fais juste ce que je peux, en amour, comme tout le monde. Je ne sais pas être seul mais je ne sais pas être «en couple», non plus.

Comment font les gens avec les emballements de leur cœur et avec les personnes qui en trouvent le chemin? Les personnes, parce que le bel amour qu’on peut porter à quelqu’un ne peut suffire à rendre un cœur sourd aux résonances qu’on attendait pas. D’autres amours vont naître. Et qu’est-ce qu’on en fait? On les étouffe? On vit avec? On en parle à la personne qui partage notre vie ? On la quitte pour vivre ça? On attend que la résonance s’éteigne et disparaisse?

On fait comme la plupart des gens, peut-être. On garde cette superbe note, ce chant du cœur, et on la porte comme une chaîne d’or brûlante autour du cou, sous la chemise, contre la peau, ou peut-être comme un parfum qu’on oublie avoir mis et qui se rappelle à nous quand on serre les bras.

Ou on essaye de ranger cet amour dans un tiroir bien fermé, mais ces contenants fuient, bien sûr. Elles peuvent être contenues, ces amours, on peut choisir de ne pas les reconnaître et de refuser d’y succomber, mais elles se fichent des étiquettes limitant leur champ d’influence; sexuelle, amoureuses, intime, légère, elles nous définissent aussi sûrement que la certitude de l’amour tranquille qu’on porte à la personne avec qui on dort la plupart du temps.

Je ne suis pas de ceux qu’on épouse, paradoxalement, donc, même si je suis rarement seul, mais je ne suis pas fait non plus pour être l’amant, le troisième homme. Ça me tue. Littéralement, ça m’oblitère. Je n’ai pas l’égo assez résistant. Je n’ai pas les armes pour lutter. Je reste le monstre, le fruit gâté du panier, j’ai suffisamment de lucidité pour savoir que je ne serais pas choisi si choix il doit y avoir, et de fierté pour ne pas le supporter. La sécurité que je recherche n’est pas une sécurité physique, je veux simplement savoir qu’il est là, qu’il pense à moi. Mais je suis une première épouse. Tu m’appartiens, puisque je t’ai donné mon cœur. Et si tu pars au loin avec mon palpitant, je perds tout, je n’ai plus rien.

Je voudrais apprendre à ne pas être femme de marin, en fait. J’ai tout ce qu’il faut pour ça, malheureusement, la pause fière à la fenêtre, scrutant l’horizon chaque matin, cherchant sa voix dans les gazouillis des oiseaux, tout en sachant qu’il n’apparaîtra pas aujourd’hui, pas plus qu’hier parce que la seule vérité est qu’il n’habite plus dans ce pays.

Mais je suis marin, aussi, ou plutôt, bateau. Capitaine de mon vaisseau sans équipage, ou plutôt un vaisseau fantôme, qui attend qu’un capitaine sans navire investisse ses quartiers. Je suis le vaisseau cargo de mon personnage contrebandier de Star Wars: The Old Republic, et tous ses occupants. Le contrebandier qui court en rond, seul, passant devant des pièces vides à la décoration minimaliste où résonne l’écho de sa course, avec pour seule compagnie un robot protocolaire qui radote, un mercenaire agressif et cette femme inconnue dans la soute, près d’une cage où on devine une bête sombre, dont les grognements se font parfois entendre jusqu’à l’autre bout de la cale.

Récupérer notre vaisseau, c’est la première grosse récompense du jeu. Ça nous permet d’être enfin libres de partir à la découverte des étoiles. Le prix, exorbitant, à payer, est que nous sommes seuls à flotter dans l’éther, que l’on soit marié ou qu’on voyage serré contre les autres passagers du métro. Notre intégrité repose sur l’acceptation de cette terrible solitude.