Les reines sont nues

Comme beaucoup, je n’en peux plus, et je voudrais savoir quoi faire pour qu’on ne se fasse plus agresser. Je ne sais pas si c’est parce que ces attaques sont plus reportées, que les lesbiennes et les gays refusent désormais de se faire tabasser en silence, mais J’ai envie de hurler à chaque nouvelle photo sanglante. Comme beaucoup, je me demande quand et non plus si ça m’arrivera. Je deviens paranoïaque.

En attendant de savoir quoi faire, j’ai hésité à aller manifester. Mais j’arrive pas à me sortir un truc de la tête : Quand personne ne manifeste POUR les agressions —Personne ne se revendique homophobe, même pas la Manif Contre Nous, pour des raisons probables de stratégie et/ou d’automystifiation—  alors contre qui manifestons-nous? Pour dénoncer ces actes? Mais personne ne les défend, sauf une extrême minorité de malades qui ne changeront pas d’avis. Pour qu’une hypothétique majorité d’allié·e·s se sentent soudainement concernée? Les femmes se font tabasser tous les jours et la majorité s’en accommode très bien. Demander plus de flics ? Thank you but no thank you.

J’arrive pas à me sortir ce slogan d’Act Up de la tête, qu’on criait dans les manifestations, à la fois sérieux·ses et ironiques: «Ils sont très méchants ! Ils sont pas gentils ! A bas ! A bas, ceux qui font le mal!» Parce qu’on sentait qu’une manifestation, c’était pas assez, mais qu’en même temps, il fallait bien faire quelque chose, n’importe quoi.

Quand notre seule arme, c’est une manifestation à laquelle tous les partis politiques se sentent légitimes à participer, y compris ceux au pouvoir qui, aujourd’hui comme hier, instrumentalisent nos revendications, à l’instar de LaREM et le PS avec l’accès à la PMA ou l’ouverture du mariage, alors j’ai peur que nous soyons nu·e·s. Notre logiciel d’activisme n’est plus pertinent quand le seul horizon de revendication —qui était pourtant nécessaire pour protéger nos proches—, le mariage, a été acquis. Nous avons les noces, mais nous sommes toujours assujetti·e·s à la violence des connards virilistes, qui se sentent justifiés par les discours insidieusement homophobes des politiques et des personnalités publiques de la télé.

Encore une fois, il y a un système derrière ces violences. Les agresseurs passent à l’acte parce que les gays et les lesbiennes, les trans également, sont assimilé·e·s à la faiblesse qu’on prête aux femmes. Nous avons obtenu des droits, mais nous sommes toujours vu·e·s comme des proies, qu’il faut remettre dans le droit chemin à coup de poing. Ce n’est pas en se parant des outils de la majorité —le mariage, le virilisme anti-folle, le discours de droite, l’attaque des autres minorités— qu’on accède à ses privilèges. C’est en imposant les outils qui protègent et empowerent les minorités, en particulier les femmes, à toutes les strates de la société. Et j’avoue, je ne sais pas comment faire. J’espère que des gens plus intelligent·e·s que moi trouveront un chemin.

Bon courage à toutes celles et ceux qui vont manifester, vous êtes vivantes et belles.

edit :

Bon, je me sentais coupable de rien faire, puis j’avais envie d’être avec ma communauté alors je suis descendu à République. Y’avait un peu de monde, trop pour une place déjà occupé par un festival de musique. Du coup, on pouvait pas bouger, ni faire quoi que ce soit à part être debout. Je suis parti quand j’ai entendu une intervenante demander la tolérance et quand j’ai vu une pancarte: «Je suis normal».

Un baiser dans la nuit

Notre Dame, la nuit

Ce soir, il faisait encore chaud. J’ai pris mon vélo et je suis descendu voir Notre Dame. Je rentrais tranquillement, parce que c’était une jolie nuit d’été, en chantonnant des chansons d’amour. Je passe par le Parc de La Villette, et du coin de l’oeil, je vois un couple qui s’embrasse. Des cheveux longs et blonds, une petite silhouette brune. Et un groupe de jeunes hommes qui s’approchent d’eux.

Ça fait sonner une alarme dans ma tête, je ralentis, j’hésite à revenir en arrière, je me dis, ça a l’air d’être un couple hétéro, ça devrait aller pour eux, non? Y’a d’autres gens autour. Mais ça pouvait être des lesbiennes? Même si c’est des hétéros, en fait. Je freine et je fais demi tour.

Ils sont toujours au même endroit, mais le petit brun est passé devant, son ami, je comprends que ce sont deux jeunes pédés. Les jeunes hommes sont en train de faire des remarques agressives, homophobes. Je reste sur la piste, les relous me remarquent, et me demandent ce que je veux. Je les ignore et je demande au couple s’ils sont ok. Le blond, visiblement soulagé, mais combatif, comme son ami, me dit : «Non ça va pas, ils nous sortent leurs conneries homophobes.»

Les agresseurs s’énervent, et redirigent leur colère vers moi, de quoi je me mêle, je les connais pas, ça leur est visiblement insupportable qu’on puisse les interrompre. Un homme traverse la rue et commence à discuter avec les jeunes gens, il peut se le permettre, il n’est pas accusé de jouer les super-héros, probablement parce qu’il n’a pas l’air homosexuel, lui. 

Un peu au même moment, un ami avec un chien vient saluer le groupe, ils sont toujours énervés, mais un peu merdeux, et commencent par se plaindre que je les ai provoqués. L’ami est plus âgé, il est mal à l’aise, mais écoute l’autre homme qui a traversé la rue lui expliquer ce qu’il s’est passé. C’est visiblement difficile pour lui de simplement défendre un couple de pédés, mais c’est aussi impossible de ne pas comprendre que ses connaissances étaient en train d’emmerder deux mecs qui n’avait rien fait. Du coup, il m’interpelle et me demande ce que je fous là, très agressif. Je dis, je suis avec eux, en montrant les jeunes pédés, et que je ne pars pas tant qu’ils ne sont pas ok. Le jeune blond confirme que je suis avec eux, et que je n’ai absolument rien fait de provoquant ou d’insultant. L’homme au chien s’énerve en disant qu’il faut que tout le monde arrête de parler, comme si c’était une discussion et non une agression, comme si il y avait deux points de vue valables, dans cette affaire. Il insiste pour que tout le monde parte de son côté, les jeunes énervés s’en vont. Je lève la main et dit au revoir au petit couple, le petit brun me salue en souriant, l’air soulagé. Je repars à vélo. Je n’ai plus envie d’écouter de la musique. Je rentre rapidement, parce que je n’ai pas envie de me faire suivre.

J’espère que le petit couple continuera à s’embrasser, partout, la nuit, le jour, dans les parcs. J’espère que d’autres pédés s’arrêteront s’ils ont de nouveau des problèmes. Je ne veux pas qu’ils aient peur de s’embrasser, ou de se toucher, comme moi j’ai, encore aujourd’hui. J’ai intégré ce danger, je tiens peu la main de mon amoureux dans la rue, et quand je le fais, c’est toujours extrêmement conscient, ce qui gâche un peu la délicatesse du geste. On ne s’embrasse dans le métro que si on peut se permettre de perdre du temps en cas de situation qui dégénère. Nous sommes dans une prison hétérosexiste, et le plus tordu, c’est que nous en sommes bien souvent les gardiens, par peur de se voir remettre dans le droit chemin à coup de poings. J’espère que eux, ils ont sentis qu’ils n’étaient pas tous seuls, en tout cas, et qu’ils n’avaient rien fait de mal. J’étais avec eux et ça m’a fait du bien, à moi.

Juste un petit peu d’amour

http://www.jall.fi/

Je découvre ébahi qu’il existe depuis 2015 dans les pays nordique un jeu de rôle grandeur nature, «Just a Little Lovin’», avec pour cadre les toutes premières années de l’épidémie de sida à New York et dont le but est d’expérimenter les fêtes, l’amour et le sexe alors que la mort rode.

During the larp we play three 4th of July partys of 1982, 1983 and 1984. Every morning after breakfast there is an act break where we find out what has happened with the characters and their relationships the following year before the next act starts one year later. When the game starts neither the players nor the characters know who will become infected by the virus, but the lives of all the characters will be deeply effected by the epidemic. Our goal for the game is that all the characters will have friendships that are important to them, experience a little bit of lovin’ at the summer parties and feel the fear of death as people around them start to become infected.

— Just a Little Lovin’.

La prochaine édition se tiendra en Finlande, du 5 au 10 juin 2018. (La photo ci-dessus est tirée de ce site.)

Ce Grandeur Nature est mentionné dans un article du Guardian, Beyond Dungeons and Dragons: can role play save the world?, qui aborde l’utilisation du jeu de rôle pour traiter de sujets graves, de manière engagée, au risque d’être accusé de romantiser l’horreur:

One worry is that these larps involve people of comparative privilege “playing” at being refugees or people with Aids. Helly Dabill, one of The Quota’s creators, understands the concern. “We acknowledge that people who are not familiar with larping, or whose idea of it remains firmly entrenched in fantasy games with orcs and goblins, are often shocked at the topics that larp is willing to explore.”

But, she adds, people also write novels about difficult subjects, or plays, or make feature films. “All of these things can be harrowing, powerful and informative. They make people think. Most importantly, they start a dialogue about difficult subjects.”

Ça doit être ça, que les anciens combattants ressentent, devant les reconstitutions des batailles auxquelles ils ont participé. Un mélange d’émotion profonde à l’idée que certains veuillent revivre l’intensité du moment pour en tirer toutes les leçons, et d’horreur muette, parce que personne de sain d’esprit ne voudrait vraiment revivre l’enfer de l’arrivée du sida et les années de cendres qui ont suivi.

Le genre est un terrain de jeu

Il faut lire cette interview, Gender Is a Playground, de Kate Bornsteinn, «gender outlaw», par Zackary Drucker dans le numéro hiver 2017 de Aperture, et entre autre ce passage sur les tensions entre culture drag et personnes trans*:

There’s intense polarization on many levels within the trans community these days—one of them is between drag queens and transgender women, who claim that drag queens hold on to male privilege. But, my guess is that none of these transgender women has met a drag queen out of drag. For the most part, they are highly effeminate men, sometimes just flaming fags. They have no privilege out in the world. And they are wonderfully nonbinary. Drag is a “queer” identity. Female impersonation is a “straight” identity. So, female impersonation is what transgender women might be objecting to. Out of their female clothes, those men retain male privilege.

La citation du titre est très belle, également:

When gender is a binary, it’s a battlefield. When you get rid of the binary, gender becomes a playground. All kinds of ways of looking at gender can peacefully coexist.

Et puis voilà… (sourire)

«Gay, marions nous» a été écrite en 2007! Soit une anticipation de six ans sur le mariage pour tous. Vous vous souvenez de comment l’idée vous est venue?

J’ai de très bons amis belges qui m’avaient invitée à être témoin de leur mariage en 2006. J’allais souvent les voir en Belgique. J’étais très contente, ça s’est bien passé, c’était super. Après j’ai encore assisté à deux ou trois mariages homos. Dans le folklore, il y a souvent des chansons qui se sont appelées «Gai, marions-nous», mais avec un i! C’est trop beau pour être vrai. Du coup je me suis fait plaisir. J’ai changé les paroles lors des derniers concerts: «Je l’épouse à Pantin / Si le maire le veut bien».

Dans la chanson, qui est très drôle notamment dans les couplets, vous prenez le parti d’écrire à la première personne. Pourquoi?

Eh bien j’avais envie de la prendre à mon compte. Je l’ai écrite pour moi, vraiment. Y a pas de problème. Et puis voilà… (sourire) En tout cas, le pape en prend pour son grade. Il est un élément comique, j’ai fait «La Faute à Eve» par exemple… Je l’ai prise pour moi, vraiment.

Comment avez-vous regardé la période des débats sur le mariage en France? Avec cette Manif pour tous dans la rue?

Je suis écœurée, c’est honteux, ridicule. Avec les enfants, «un papa une maman»… Cette chanson, je l’ai écrite comme d’habitude en avance sur l’époque. Et ensuite, elle a été partagée pendant les débats !

Avez-vous évoqué l’homosexualité dans d’autres chansons?

J’ai effleuré le sujet dans «Ruisseau bleu». Il faut bien écouter, il y a un changement d’accord. Certaines de mes amies lesbiennes ont mis l’oreille dessus tout de suite. En tout cas on a l’impression qu’il y a plus de tolérance aujourd’hui. On peut dire «mon fils est homosexuel» et les gens se taisent. Je crois que ça a dû aider dans les familles. Mais ça a quand même bousillé la vie de pas mal de gens. C’est exactement comme pour le sujet du harcèlement, il y a toute une tradition. J’en parlais avec des amis : les meilleures histoires juives ce sont les Juifs qui les racontent. Les meilleures histoires homos ce sont les homos qui les racontent aussi!

— Anne Sylvestre, 60 ans de carrière : la reine de la chanson française se confie à TÊTU, Têtu.

Le triste démenti du très bien compris

«Avec la Manif Pour Tous, je fais le pari positif du malentendu.» (…)

«La présence des modèles masculins est évidemment un besoin pour la construction de soi.» (…)

«Je voudrais quand même rappeler qu’il n’y a pas d’avortement heureux !»

— Jean-Luc Mélenchon : « Je suis de culture catholique, je connais la maison ! », Famille Chrétienne

Bien triste, cet entrevue de Méluch’ dans Famille Chrétienne triste. C’est toujours aussi affligeant de lire deux mecs disserter entre couilles, calmement du bien fondé —ou non— de l’oppression des femmes et des homos, tout oublieux qu’ils sont de leur classe de mecs hétéros qui leur permet de le faire. Comme si nous n’avions pas eu à nous battre pendant des années pour accéder au droit de nous marier, avant d’y accéder sous les seaux de merde de La Manif pour Tous. Comme si les femmes n’avaient pas à se battre pour avoir accès à l’avortement —forcément horrible, hein, évidemment, coupable— et à en plus en subir le stigma. C’est terrifiant de se rendre compte qu’il est prêt à nous balancer sous le bus sans hésiter pour essayer de gagner des voix auprès de personnes qui ne voteront jamais pour lui. Comme Hollande, quoi. 

Le candidat de la France Insoumise cherche un terrain d’entente avec des gens qui ont poussé les nôtres au suicide, pendant des mois, comme il avait flatté leur « élan », alors, sur notre dos. On part de tout ça comme si c’était de l’histoire ancienne, alors que ce sont ces mêmes gens qui dirigent et remodèlent la Réaction politique en France. Il n’y a aucun malentendu. Parler de l’obligation d’un modèle masculin, ou laisser supposer qu’une IVG est forcément triste ou douloureuse, c’est déjà être sur leur terrain. C’est en cela que cet entretien est révélateur, pour moi, d’une terrible minoration dans la campagne de Méluch’, une faille politique majeure: l’un des fronts de bataille principaux —avec les minorités, un autre concept qui semble lui échapper—, ce sont les questions de genre. Les droits des femmes, les droits des minorités sexuelles ne sont pas négociables, et ce sont les intéressé•e•s qui doit choisir et discuter. Si tu es prêt à franchir la ligne de démarcation pour faire la cour à des gens de l’autre côté, alors ce n’est pas la peine d’essayer de venir nous la jouer incorruptible, ou différent. On connait la rengaine, c’est le vieil air connu du paternalisme universaliste.

Marche des Femmes et médias

Women's March

Assez surpris —vraiment, je devrais arrêter d’être surpris, mais bon— de la médiocre couverture médiatique en France de la Women’s March qui s’est tenu samedi 21 janvier dernier, j’ai essayé de savoir, par exemple, combien de personnes ont marché ce jour-là, en tout au niveau mondial. Je cherche encore.

Entre Libé qui parle de « milliers » de manifestantes, alors qu’on est plus proche des millions apparemment, et Le Monde qui fait un focus sur la présence d’Angélique Kidjo lors de la marche (ok.), les grands médias ont manifestement raté un truc.

Et pas qu’en France: Aux États-Unis, 1 journal sur 5 n’a pas couvert les Marches de protestation. Et 22% les ont mentionnées seulement dans les pages intérieures. 

Pour le Washington Post, les grands médias ont raté le rendez-vous et ce sont les réseaux sociaux qui ont permis l’organisation d’une des plus grandes mobilisations des 30 dernières années aux États-Unis (là encore, sans chiffres, difficile d’être plus précis).

Ce manque de visibilité n’a bien sûr rien à voir avec le fait qu’il s’agisse d’une marche de femmes. Evidemment. Ou que les manifestantes aient été réunies autour des questions des droits des femmes, des minorités, de la lutte contre le réchauffement climatique, contre l’islamophobie, pour les droits des personnes trans et des homo-bisexuel•le•s. Bref, ce qui est aujourd’hui au cœur des luttes politiques ici et là-bas; des «histoires de « bobo » et de minorités» pour certains, tant pis si les premières décisions du nouveau président ont été une attaque contre les droits des femmes, une attaque contre les Premières Nations qui s’opposaient à l’industrie pétrolière et le bâillonnement de l’Agence américaine de protection de l’environnement. 

Les femmes sont en première ligne. Nous sommes en première ligne. Ce sont ces questions, malgré ce qu’essaye de nous faire croire les éditorialistes politiques pourrissants, qui définissent et qui vont définir le projet de société que nous allons devoir défendre. Face à Trump, face à Le Pen —qui bénéficie déjà de l’armée de propagande du fascistoïde américain sur internet—, face à Fillon, face à Valls. 

 

Crédit photo : Mobilus In Mobili.

Impénitent

Je ne sais pas si George Michael est mort des suites d’une infection par le VIH, et pourtant, évidemment, j’y pense.

Le diable est dans les détails, dans les raccourcis et les associations faciles: Les homosexuels meurent jeunes du sida. George Michael était gay, il en a parlé, dans sa musique et en entretien. C’est le VIH qui a retardé son coming out. C’est le VIH qui a emporté son compagnon. La pneumonie dont il a souffert il y a quelques années, ça ressemble à celles des premiers moments du stade sida. La drogue aussi, c’est dans le champ sémantique de l’épidémie de VIH. C’est une maladie de drogué, le sida. Et surtout, un homme gay, beau, incandescent, sexualisé, impénitent, ça meurt du sida, parce que tout se paye. Je ressens encore cette vague culpabilité de le trouver beau comme un dieu, avec ses poils, ses perles à l’épaule, le carré de sa mâchoire. Sublimement pédé; trop, même pour beaucoup de pédés. Il était beau comme c’était pas permis. 

Peut-être qu’il est mort des suites d’une l’infection par le VIH, mais en fait, on s’en fout, ça n’aurait rien de gênant, ni de glorieux, dans l’absolu. Ce qui est indécent, c’est qu’il soit impossible de parler normalement de cette maladie, 30 ans après sa découverte. Si on s’expose, on est réduit à ça, si on se tait, on joue le jeu de la honte et de la stigmatisation.

Cette question, formulée ou non, s’invite à chaque enterrement de pédé, avec plus ou moins de gêne. Quand on est homo, le VIH marche dans le cortège funéraire. «Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés»; nous vivons, et nous mourrons, tous, avec le VIH. C’est un fait, dont nous n’avons pas à nous excuser, et qui appelle la délicatesse, par respect pour ceux qui ont arrêté de chanter.

Proto-RuPaul sur la Une

J’ai enfin retrouvé cette merveille de reportage sur les drag-queens françaises datant de 95, dont nous citons, encore aujourd’hui, les phrases cultes. RuPaul n’avait pas encore connu sa renaissance, sans même parler de sa traversée du désert, et l’idée même de Drag Race n’avait pas effleuré notre prophète. Nous sortions au Queen en découvrant les fluctuations du genre et les stigmatisations qui en découlent. Et on riait du mauvais traitement et du sensationnalisme associé à nos vies, et des idiots que nous étions, parce que c’était notre seule arme. Folles for ever.

Ces jours-ci

La Champenoise

Je fais n’importe quoi avec la nourriture, ces jours-ci. Hier, j’ai voulu faire des crêpes, alors que je n’ai pas de poêle à crêpe. J’ai été en acheter une et ce n’est que quand je l’ai mise sur ma plaque à induction et qu’elle est restée froide que je me suis rendu compte qu’elle n’était pas prévue pour. J’ai failli arracher le plan de travail du mur de frustration.

Ce soir, j’ai décongelé deux kilos de lentilles cuisinées, en me disant qu’on serait content de les trouver en sortant du cinéma. Évidemment, en rentrant du cinéma à minuit trente, je n’avais pas du tout envie de manger des lentilles aux carottes (même très bonnes). Les lentilles sont allées rejoindre la pâte â crêpes au frigo, celle là même qui attend que nous soyons lundi pour que je puisse acheter une poêle adéquate. Tout va probablement partir à la poubelle parce que je n’ai pas faim, ces jours-ci.

Hier, j’ai été prendre un verre en terrasse, et au moment de m’asseoir, j’ai hésité. Et Franck, toujours philosophe, a haussé les épaules et m’a dit : «Si on doit se faire buter, on se fera buter.» Franck, qui en passant devant Libération pour rentrer chez lui vendredi soir, s’est dit qu’on en faisait peut-être un peu beaucoup, avec les fusils mitrailleurs et les soldats, avant d’apprendre qu’on tirait dans la rue à côté. On a bu notre soda en mangeant des bonbons acidulés. Je suis rentrée en vélo préparer ma pâte à crêpes (innocent que j’étais).

Aujourd’hui, il faisait un temps incroyable, le soleil était revenu. J’ai ouvert les fenêtres et mis de la disco parce que c’est de la musique la plus puissante que je connaisse pour faire reculer les ombres. La disco qui fait danser dans le noir, même quand on est malade.

Nous n’avons pas pris le métro, il faisait tellement beau et j’ai cherché le chemin le plus ensoleillé. Les rues étaient déjà plus vivantes que la veille, où un silence assez terrifiant s’était étendu sur la ville. Je me souviendrai longtemps de mon arrivée à vélo dans une Gare d’Austerlitz déserte pour aller chercher d’Artagnan, me demandant si elle était bien ouverte tellement je voyais peu de monde. Les taxis avaient pris le temps de sortir de leur voiture et discutaient en attendant les clients qui descendraient du prochain train.

On a mangé dans le restaurant chinois habituel, à coté d’une mère qui finissait de se rassurer d’avoir ses deux filles avec elle, et puis on a été prendre un bubble tea dans la petite boutique de Saint Martin, celle où le propriétaire s’est laissé déborder par sa gamine adorable qui dessine toujours sur l’une des trois tables. Les seaux de perles de tapioca sont recouverts de cahiers de dessin roses bonbon et de trousses de feutres. J’ai voulu qu’on aille se poser au jardin Anne Franck, mais il était, bien sûr, fermé. Alors on a continué le lèche-vitrine, en attendant de retrouver Quentin. On marche et je vois bien que d’Artagnan, il a les pleurs qui sont coincés à l’intérieur parce qu’ils pensent aux personnes qu’il connaissait et qui étaient au Bataclan. Mais je dis rien parce que j’ai pas à lui dire comment gérer son chagrin ou faire pour que ça sorte.

On retrouve Quentin et on s’installe en terrasse, je suis sur le tabouret qui tourne le dos à la rue, je me demande si je dois m’en inquiéter. Quentin nous dit qu’il a passé le week-end à pleurer, et quand il nous demande si on connaissait des victimes, d’Artagnan ne dit rien et ça me coince le ventre, parce que je ne sais pas si c’est par pudeur ou pour ne pas s’effondrer.

Tout à coup, il y a des gens qui passent en courant devant le café. Tout le monde se lève d’un seul coup et je suis le mouvement, comme un fou, je suis caché, mal, à côté de la porte des toilettes, je suis très mauvais à ce jeu, je suis directement en face de la porte vitrée. Rapidement, les voitures de flics passent en hurlant devant le café, on s’enhardit à se relever, j’ai le genou mouillé parce qu’il y a de l’alcool renversé partout, d’ailleurs il y a des tables renversées partout, le patron insiste en disant que c’est un mouvement de foule et décide de fermer le bar. Je paye et on part.

Quentin nous fait monter chez lui, au dessus du café, on parcourt Twitter, on envoie des SMS et très rapidement là encore, on comprend que c’est une fausse alerte, que des pétards et une ampoule ont explosé non loin. Hébété par le retrait de l’adrénaline, j’essaye de me souvenir comment je me suis retrouvé au fond du bar et je ne me souviens pas. J’ai eu l’impression de me rouler en boule en hurlant, tout en me téléportant.

Not afraid, j’aimerais bien. Je comprends l’idée, mais moi, je suis afraid, ces jours-ci. J’ai terriblement peur. Pour moi, pour mes proches. Pour ce qui va suivre. J’ai peur quand j’entends les sirènes de police qui descendent la rue des Pyrénées toute la journée. J’ai peur quand une voiture démarre un peu trop sportivement. J’ai peur des gens avec des grosses valises qui ont l’air d’être trop légères pour leur taille. Nous sommes traumatisés, même nos plus cyniques parisiens désabusés, tous exposés aux secousses secondaires, quoiqu’il a arrive.

Mais je peux pas m’arrêter d’aller en terrasse, de marcher dans la rue, de voir des gens. Je ne sais pas comment faire autrement que de continuer. Il ne peuvent pas tous nous tuer et c’est la seule solution qui pourrait leur permettre de gagner. Quoiqu’ils fassent, ils ont déjà perdu, et ils essayent de nous entraîner dans l’abîme avec eux.

Aussi, et je sais que beaucoup de femmes et d’homos me comprendront, si je ne devais sortir de chez moi que lorsque que je sens en parfaire sécurité, je ne sortirais pas beaucoup. L’espace public n’a jamais été 100% sûr pour moi, qui suis pourtant un grand mec blanc. J’ai appris à analyser les risques potentiels, à évaluer les groupes bruyants, à choisir mes rues, mes heures de balades.

Nous sommes ressortis, dans la soirée, au cinéma, se changer les idées. Mais cette fois, j’ai pris mon pilulier, un chargeur de téléphone, au cas-où, et nous sommes allé à celui juste à côté de la maison. La salle était presque vide et on s’est assis pas trop loin de la sortie. Au milieu du film, l’image a soudainement disparu. Le son a continué à jouer, lui. On a toutes et tous tourné la tête, essayant de deviner si quelqu’un était dans la salle de projection, si on devait être patient. Ou si on devait avoir peur. J’ai demandé en chuchottant à d’Artagnan s’il voulait qu’on sorte. Il a secoué la tête. Un homme est sorti de la salle dans un clignement de lumière, et l’image est revenu peu après. Le projectionniste est descendu s’excuser et toute la salle l’a remercié en rigolant, clairement soulagée que ce ne soit qu’un petit incident technique, une courte interruption de l’image et non pas une nouvelle attaque. Le film est revenu quelques minutes en arrière, et la projection a repris, le bruit des balles à sa juste place derrière l’écran.