Tsunami

Certains matins, j’émerge le souffle court, avec l’impression de me réveiller sur une plage dévastée par un tsunami. Les épaules crispées, les yeux collés, les jambes courbaturées. Le corps lent, comme surpris d’être en vie. Plus rien, à cet instant, ne semble avoir d’importance, et ma propre existence, aussi miraculeuse soit-elle, semble, à ce moment, ne faire aucun sens. La flamme est noyée. L’équipage a disparu. Restent les braises, tout au fond du ventre, pas loin de la cage dans laquelle s’agite le virus. Je suis un golem de débris dans une foule de gens blessés, qui ne savent pas à quoi ils ont échappé.

Les bûcherons

Ils viennent d’où, ces hommes? Ceux qui nous coupent le souffle, ceux dont on veut l’attention, ceux dont on sait qu’on ne pourra jamais croire à leur amour, ou même leur intérêt, parce qu’on ne pourra jamais s’en croire digne. Ils sont le pire de notre vie amoureuse, ils sont ces moments d’obsession absolue, de soif inextinguible, de peur crasse d’abandon, d’incendie sous nos reins, entre nos jambes. Quand on ne les connaît pas, on court vers leur lumière pour s’y brûler. Quand on les tient entre nos mains, on voudrait les serrer jusqu’à les assimiler, les dévorer, pour que jamais ils ne partent. Leur odeur, leur sueur, leurs poils, leur barbe, leur cri, leur sexe, leur folie. A moi. Pour mon désir, contre mes failles, dans lesquelles ils glissent leurs coins avant de me fendre comme une bûche bien sèche. Et ils continuent, des années après, à surgir dans nos pensées et à faire trembler nos châteaux de cartes quotidiens. On ne les épouse pas. Mais on passe toute notre vie avec. Je les hais; je les aime tellement.

Nadir

Et si l’important dans la réflexion spirituelle, ce n’était pas d’accepter que quelque chose décide pour nous, mais d’accepter qu’on ne contrôle pas tout ?

On a une blague récurrente avec Franck. Quand je lui dis que j’ai fait des examens sanguins, il me demande : Alors, t’as le sida?, ça nous fait rigoler à chaque fois et pourtant ça fait un paquet de fois que je fais des examens pour surveiller ma charge virale et mes CD4.

Pour la première fois en 13 ans, j’ai eu vraiment peur en recevant les résultats de juin.

C’est facile de ne pas se sentir malade quand on est séropo. D’ailleurs, je ne suis pas malade. Ma vie est complètement normale, à part ces examens trimestriels, et c’est encore plus facile quand on ne prends pas de traitement, comme moi. J’ai la chance d’être un «contrôleur» du virus, et j’ai jusqu’à présent gardé un charge virale faible et des CD4 élevés. Enfin, j’ai eu la chance. Jusqu’à présent.

J’avais interviewé Philippe Mangeot dans un numéro de Têtu +. L’ancien président d’Act Up-Paris a aussi été un contrôleur du VIH pendant 18 ans. Il m’avait qu’il s’était senti malade uniquement quand il avait du commencer à prendre des ARV. Il ne parlait pas des effets indésirables, mais du statut de malade. Je n’avais pas envie d’adopter ce statut là.

Difficile de ne pas voir un traitement à la longue comme un facteur limitant, enfermant même. D’ailleurs, en cas d’apocalypse zombie ou d’écroulement de la civilisation, je ne tiendrais pas deux mois sans mes médocs (même dans l’hypothèse proposée par World War Z). Je ne suis plus un survivant. Ou plutôt, je suis déjà passé de vivant à survivant. Le premier rempart est tombé et j’ai senti la chaleur des obus. J’ai encore des munitions, mais je ne peux plus jamais poser l’armure.

Aussi, je me rends compte que tant que je ne prenais pas de traitement, j’avais un petit rêve, qui flottait à la lisière de mon champs de vision, comme les bout de cellules qu’on a dans l’oeil et qu’on remarque soudainement. Je me disais, ils se sont plantés, en fait. Je ne vis pas avec le virus. On s’en rendra compte un jour. Mais en fait non. Je suis séropositif, le virus est là et il s’est réveillé.

Alors resurgit le temps. Le temps de l’essentiel. L’instant de réduction de son champ de vision : Si tout s’arrête demain, est-ce que je suis content d’être là où je suis (oui). Se marier vite, avant de ne plus pouvoir le faire. Le temps de la colère et de se rappeler pourquoi se laisser «le temps du débat» est d’une violence infinie quand on parle de droits, que c’est un luxe de bien portants qui ont oublié qu’ils allaient mourir.

On avait une blague aussi à Act Up: On disait qu’on allait faire une chute de T4 parce qu’on travaillait trop, ou parce qu’on était trop stressé. C’est littéralement ce que j’ai fait. Et je sais que c’est à cause de la violente homophobie de ces derniers mois. A cause du stress intense lié aux soit-disant débats, de se découvrir tellement détesté par certains compatriotes et si peu soutenu par la majorité des autres. C’est facile de l’oublier pourtant, mon statut de minorité discriminée, je suis un mec blanc. Mais la haine de ces religieux, de cette droite, de ces socialistes jospiniens pourris, m’a bien remis à ma place. Je n’oublierai pas, mon corps n’oubliera pas et je ne pardonnerai jamais. Cette violence m’a coûté 200 CD4 (ce qui m’amené à mon nadir, le chiffre le plus bas) et 10 kilos.

J’ai dit à ma mère, je commence un traitement, elle m’a répondu: Jusqu’à quand? J’ai rigolé avec douceur. C’était tellement la question parfaite, naturelle. Mais pour toujours, en fait, Béa. Jusqu’à la fin, probablement. Comme tous les séropos, en fait. Je n’ai pas le droit de me plaindre pour quelque chose qui aurait pu arriver 13 ans auparavant. Je prends mes médocs parce que j’ai la chance de pouvoir les prendre et que je veux continuer. Par amour, en fait.

J’y pensais depuis quelques mois, à commencer un traitement, pour l’extra sécurité du contrôle de la charge virale pour les risques de transmission. Et vous savez le nombre de nouvelles molécules auxquelles j’ai accès en 2013? Le nombre d’effets secondaires que j’ai évité et que je ne connaitrais pas avec les nouveaux médocs? Alors je me suis accordé une petite larme, et deux semaines de calme. Et puis j’ai ramassé mon bardât et je vais continuer à le porter, comme tout le monde. Parce que c’est la vie. Puis parce que c’est l’été. Ce n’est pas moi qui décide, de toute façons. Et je ne vivrai pas dans la peur.

Momies

De temps en temps, je ressors les cadavres de mes anciens amours. Pas littéralement, hein. Mais je pense à ces hommes. Je les ramène à la surface de ma mémoire, je les berce, je réécoute la musique qu’ils portent. Je danse un peu avec eux, je verse une larme. Mais ça ne colle plus, évidemment. Ils ne font plus partie de moi. Ce sont des bijoux trop patinés, des momies de chats desséchées que je sers dans mes bras en déroulant chaque histoire depuis le début. C’est mon petit cinéma personnel, mon drama-club à moi. Quelque part, ça me rassure de me souvenir que j’ai été aimé. Parfois, je me dis que je n’ai connu que des très beaux menteurs. Et parfois, ce n’est pas si grave que ça.

Message de service

Sinon, je ne suis pas mort, je crois que j’ai juste un cas de social network fatigue. Les membres de l’APQLREUL seront également heureux d’apprendre que j’écris beaucoup dernièrement.

2 ans

«C’est ça que les hétéros comprennent pas. Nous, on sait que notre mode de vie, nos libertés, ça peut s’arrêter en deux ans. On sait que rien n’est définitif dans l’adoption de nos libertés par la société. C’est inscrit dans notre mémoire communautaire, même chez ceux qui prétendent ne pas le savoir.»

— Franck, hier, rue Béranger.

J’avais jamais formulé ça comme ça, mais c’est clair que la société ne dira jamais : «Faire des enfants, c’est dégeulasse; le mariage, c’est mal; les gens comme vous ne devrez pas exister.» aux hétéros. En tout cas, moi, j’ai bien intégré la fragilité de notre place dans la société. Je crois que c’est pour ça que je suis prêt à partir tout le temps. Ma valise est prête en 10 minutes.

Les belles amours

Il n’y a pas de hasard en amour, ce qui fait écho chez l’autre est ce qui vous attache à lui. Un vécu, une façon de voir la vie, une liberté; dans tous les cas, un détail qui rebondit dans les circonvolutions les plus intimes de votre être et fait naître une résonance familière.

Assis sur mon strapontin dans le métro, je dévisage un groupe de jeunes gens qui montent et je me demande ce qu’ils voient quand ils posent leur regard sur moi. Un jeune homme? Un homme? Un regard noir au dessus de la moustache? Est-ce que quelque chose accroche leur regard dans ma silhouette, dans ma façon de m’habiller ou de me tenir? Est-ce que je fais plus vieux ou plus jeune que mon âge? A quoi ressemblent donc les gens de mon âge? J’incline la tête vers la paroi de la voiture et je regarde la ligne de métro stylisée et les petits points des stations. Combien de temps pour faire le trajet de bout en bout.

Il n’y pas de vanité, sous ces questions, ni d’angoisse. Je vis sur un temps emprunté, comme on dit en anglais. Mon moi adulte a été avorté quand je suis devenu séropositif. J’allai mourir en 4 ans et j’étais trop jeune pour savoir qui j’étais, à l’époque. J’étais aussi jeune que ce groupe de voyageurs, plus jeune peut-être. J’avais les joues lisses, quand je suis monté dans le métro, je restais debout, avec un corps qui m’était un peu étranger, avec lequel je faisais aller, un corps que je ne comprenais pas.

L’autre fois, au yoga, j’ai pensé à ma mère. Je ne sais pas pourquoi, les yeux fermés, allongé sur mon tapis de mousse, j’ai pensé à Béa. J’essaye de rester dans le présent, pendant la phase de méditation et d’écouter mes pensées, mais je dois dire que j’ai souvent du mal. Je regarde les formes colorées qui dansent comme des aurores boréales derrière mes paupières et je focalise mon attention sur l’immobilité de mon corps.

C’est la position du cadavre, nous explique la prof. C’est une position difficile parce qu’elle demande de lâcher prise. Il faut renoncer. Et une fois immobile, la langue bien détachée du palais, les mâchoires détendues, il faut résister à l’envie de dormir.

Accepter de lâcher prise.

J’ai beaucoup de mal à être dans la position du cadavre. Je ne veux pas être dans la position du cadavre. Je passe ma vie à refuser d’être cantonné à la position du malade mortellement touché. Je ne veux pas être associé à la mort, je veux être du côté de la lumière et pour cela, je ne dois pas lâcher prise.

Les poutres du plafond dessinent comme un grand sourire plein de dents derrière mes paupières faiblement entrouvertes. Ce sont toujours les yeux que j’ouvre en premier, au sortir de la méditation. D’autres remuent les doigts, ou les orteils, moi j’ouvre les yeux, le reste du corps encore immobile, puis je tends les doigts.

La séance de jeudi a été très difficile; tout mon côté droit était raide. Madame Yoga me regarde et me demande, «Ca va aujourd’hui, Charles?» comme elle demande à tout le monde.

«Ca va, lui réponds-je, j’ai juste beaucoup de choses qui tournent dans ma tête.»
«Je connais ce sentiment, me dit-elle. On va s’en occuper.»

On respire plus lentement, je sens mon odeur corporelle devenir plus présente au fur et à mesure que mon corps s’échauffe et je réalise que je me concentre sur mes mouvements, maintenant, sur ce que je ressens au moment présent. Mon esprit, qui part si souvent à des milliers de kilomètres dernièrement, est rappelé de force pour s’assurer que cette jambe est bien tendue et que mon dos est bien droit. Il n’y a plus ce qui pourrait être, ce qui a été ou ce qu’on voudrait voir arriver. Il n’y a plus que ce qui est, et c’est moi, en short, raide comme la justice, dans la position du cadavre.

Allongé, je regarde ces poutres abimées, certaines sont brûlées, d’autres piquetés de morsures d’insectes. Je ne bouge plus. Les poutres. Ce sont les même que celles du cabinet de mon psychanalyste, quand, deux fois par semaine, je me retrouvais allongé à les fixer alors que je m’accordais du temps pour me remettre dans l’ordre. En pensant parfois à ma mère.

Consacrer du temps pour augmenter sa conscience de soi. Essayer de s’appartenir. J’accepte de lâcher prise. Je suis dans la posture du cadavre et je ne suis pas mort. Je suis immortel, en fait. C’est le cadeau de mon temps emprunté.

Les couples autour de nous s’interrogent sur notre arrangement, avec Nico —«Vous n’habitez pas ensemble?»— visiblement parce que ça n’est pas un miroir dans lequel ils ont envie de se regarder, et certains en viennent à invoquer l’argument économique («Rien que pour payer moins cher, vous devriez y penser!»), mais même mon mari, qui avait pourtant des rêves de princesse, l’a compris. Je fais juste ce que je peux, en amour, comme tout le monde. Je ne sais pas être seul mais je ne sais pas être «en couple», non plus.

Comment font les gens avec les emballements de leur cœur et avec les personnes qui en trouvent le chemin? Les personnes, parce que le bel amour qu’on peut porter à quelqu’un ne peut suffire à rendre un cœur sourd aux résonances qu’on attendait pas. D’autres amours vont naître. Et qu’est-ce qu’on en fait? On les étouffe? On vit avec? On en parle à la personne qui partage notre vie ? On la quitte pour vivre ça? On attend que la résonance s’éteigne et disparaisse?

On fait comme la plupart des gens, peut-être. On garde cette superbe note, ce chant du cœur, et on la porte comme une chaîne d’or brûlante autour du cou, sous la chemise, contre la peau, ou peut-être comme un parfum qu’on oublie avoir mis et qui se rappelle à nous quand on serre les bras.

Ou on essaye de ranger cet amour dans un tiroir bien fermé, mais ces contenants fuient, bien sûr. Elles peuvent être contenues, ces amours, on peut choisir de ne pas les reconnaître et de refuser d’y succomber, mais elles se fichent des étiquettes limitant leur champ d’influence; sexuelle, amoureuses, intime, légère, elles nous définissent aussi sûrement que la certitude de l’amour tranquille qu’on porte à la personne avec qui on dort la plupart du temps.

Je ne suis pas de ceux qu’on épouse, paradoxalement, donc, même si je suis rarement seul, mais je ne suis pas fait non plus pour être l’amant, le troisième homme. Ça me tue. Littéralement, ça m’oblitère. Je n’ai pas l’égo assez résistant. Je n’ai pas les armes pour lutter. Je reste le monstre, le fruit gâté du panier, j’ai suffisamment de lucidité pour savoir que je ne serais pas choisi si choix il doit y avoir, et de fierté pour ne pas le supporter. La sécurité que je recherche n’est pas une sécurité physique, je veux simplement savoir qu’il est là, qu’il pense à moi. Mais je suis une première épouse. Tu m’appartiens, puisque je t’ai donné mon cœur. Et si tu pars au loin avec mon palpitant, je perds tout, je n’ai plus rien.

Je voudrais apprendre à ne pas être femme de marin, en fait. J’ai tout ce qu’il faut pour ça, malheureusement, la pause fière à la fenêtre, scrutant l’horizon chaque matin, cherchant sa voix dans les gazouillis des oiseaux, tout en sachant qu’il n’apparaîtra pas aujourd’hui, pas plus qu’hier parce que la seule vérité est qu’il n’habite plus dans ce pays.

Mais je suis marin, aussi, ou plutôt, bateau. Capitaine de mon vaisseau sans équipage, ou plutôt un vaisseau fantôme, qui attend qu’un capitaine sans navire investisse ses quartiers. Je suis le vaisseau cargo de mon personnage contrebandier de Star Wars: The Old Republic, et tous ses occupants. Le contrebandier qui court en rond, seul, passant devant des pièces vides à la décoration minimaliste où résonne l’écho de sa course, avec pour seule compagnie un robot protocolaire qui radote, un mercenaire agressif et cette femme inconnue dans la soute, près d’une cage où on devine une bête sombre, dont les grognements se font parfois entendre jusqu’à l’autre bout de la cale.

Récupérer notre vaisseau, c’est la première grosse récompense du jeu. Ça nous permet d’être enfin libres de partir à la découverte des étoiles. Le prix, exorbitant, à payer, est que nous sommes seuls à flotter dans l’éther, que l’on soit marié ou qu’on voyage serré contre les autres passagers du métro. Notre intégrité repose sur l’acceptation de cette terrible solitude.

Complementary Beverage

Un coupon pour une boisson gratuite, pour me rappeler qu’à Toronto, un soir d’octobre 2006, légèrement égayé par l’alcool, et pour fêter l’anniversaire de Klaus, j’ai levé la main pour participer au Best Ass Contest du Woody’s. J’ai marqué beaucoup de points avec mon accent «from Parisse» mais je n’ai pu que m’incliner devant deux superbes postérieurs. Un brin vexé, je n’ai jamais été cherché le verre offert pour ma 3eme place. Klaus m’avait alors consolé en me disant que j’aurai gagné si seulement j’avais montré mon paquet; je n’y avais même pas pensé. Quelle innocence, alors.

Gilles et Barbara

La pudeur des hommes est tellement belle parfois. J’ai appris que Gilles, mon rédacteur en chef à Vih.org, connaissait Barbara presque 3 ans après l’avoir rencontré. Ce n’est pas quelque chose dont on se vante, c’est visiblement un trésor, et on sent chez lui une certaine réticence à la raconter, par douleur peut-être, ou par peur de trahir sa mémoire. Barbara, le couloir, les malades, le terrain. Les médecins, la cause publique, les journalistes. Les prisonniers. Sa lutte contre le sida. A lire sur Minorités.

Nos collections en ligne

Erly [via] nous permet de faire un truc qui me trotte dans la tête depuis un moment : rassembler sur un sujet donné, différent objets publiés sur des supports différents, en un seul endroit. On rassemble Les photos de Facebook + le tweets sur le même sujet + le post du blog et on obtient une collection, une page à envoyer à ses amis sur le web, qu’ils peuvent également compléter.

Ce n’est pas tellement important si Erly le fait bien ou pas, ce qui m’intéresse ici, c’est l’idée de regrouper, autour d’un sujet donné, mes différentes publications, dans un seul endroit. Erly nous propose de le faire chez eux, comme Storify, comme Facebook nous propose finalement de le faire sur la prochaine Timeline des profils personnels. Moi, je voudrais le faire sur mon blog.