Jónsi @ Bataclan

C’était très beau, Jónsi, en concert hier au Bataclan. La plus grande surprise, outre l’énergie du batteur, c’étaient les projections incroyables qui accompagnaient la musique. Sur le site du chanteur, on trouve quelques vidéos et un lien vers le WSJ, Behind The Set, qui pourront vous donner une idée du souffle des images.

Habillé comme un maximonstre, avec sa coiffure de plumes et son boa multicolore, Jónsi nous a presque fait oublier la chaleur qui régnait dans la salle de concert.

Dead Like Me

Dans Dead Like Me, George, l’héroïne meurt lors du premier épisode en se prenant le siège des toilettes de la station Mir, qui vient de se désintégrer dans l’atmosphère, en pleine tête. La série continue sur ce mode, drôle-triste, drôle parce que les situation sont toujours uniques, et tristes, parce que des gens meurent et que leurs proches n’ont pas, bien sûr, eu le temps de leur dire «Au revoir». Ou plutôt, adieux.

Ce soir, en partant du travail, je n’ai pas réussi à aller voir la tache. Je me demandais si je pourrais rester à côté de l’ombre du drame et avoir une réflexion d’ordre philosophique, ou un brin d’humour, face à la seule trace de ce qui c’était joué plus tôt.

Wrong. Comme Depeche Mode me le répétait dans les oreillettes de mon iPhone, mais également dans les hauts-parleurs du centre commercial, quelque chose était wrong et l’angoisse diffuse, la nausée, me saisissaient de nouveau tandis que j’essayais de m’extirper du royaume de l’ombre. Ressortant au grand soleil, de l’autre côté de la place, je n’ai pas pu me résoudre à retourner prendre le métro, et comme je ne me faisais pas suffisamment confiance pour prendre un vélib’, je suis parti à pied.

Ce bruit, c’est ce bruit que je n’arrive pas à oublier. Un bruit sourd, comme deux voitures qui se rentrent l’une dans l’autre, comme un paquet abandonné que les flic font sauter.

Puis ce cri de femme, je me suis dis, toujours plus malin que les autres, que c’était encore une conne de touriste qui avait eu peur d’un attentat pour rien. Je me suis penché vers la fenêtre de mon bureau, au 4e étage, et j’ai vu la femme blonde partir vers la gauche, entraînée par son mari qui regardait en arrière et puis j’ai vu cet enfant, contre la jardinière, à gauche aussi, dont les parents venaient de s’agenouiller devant lui, il trépignait, sa mère se voulait ferme, c’est drôle, je me suis tout de suite rendu compte que c’était sérieux, dans la façon dont elle lui tenait le menton pour lui dire de la regarder, elle, dans les yeux. De là où j’étais, j’ai bien vu que la mère avait une bonne réaction, elle n’a pas paniqué, elle a juste emmené son fils loin de la personne allongée, à vingt mètres de là, à ma droite.

J’ai d’abord cru que cette personne n’avait rien à voir avec l’agitation qui commençait à se créer sur le parvis. De mon premier coup d’oeil, je me suis dis qu’il s’agissait d’un clochard qui était tombé et qui avait renversé son cabas, ses tomates, sur les marches. Mais ça ne cadrait pas avec le bruit, on ne fait pas un tel bruit quand on trébuche, et il n’y avait pas toujours pas d’accident de voiture en vue. Il n’y a pas eu de scène de panique, pas de course, les gens continuaient à marcher mais certains s’attroupaient, en silence.

De mon bureau, je ne comprenais toujours pas, je regardais, je voyais bien cet homme allongé, mais je n’arrivais pas à lire la forme de son corps. Je ne comprenais pas, mais déjà je sentais que quelque chose clochait. Une personne a levé la tête vers notre tour et là, j’ai compris. Le corps a fait sens, dans son désordre de mort, j’ai compris que ce n’est pas le cabas qui avait explosé, j’ai compris que si je n’arrivais pas à donner de sens à ce corps, c’est parce qu’il manquait des parties, j’ai compris qu’un homme avait sauté du haut de la Tour Montparnasse et qu’il était venu mourir sous la fenêtre de mon bureau. 

Je me suis reculé, en horreur, saisi d’effroi et de nausée, j’ai tourné plusieurs fois sur moi-même, j’avais besoin de partager ce moment, mais comment dit-on à ses collègues qu’il y a un mort sous leurs fenêtres, j’ai attendu une respiration, j’ai twitté la nouvelle pour la mettre à distance, je suis passé dans le bureau des graphistes et j’ai dit à la seule personne présente que je croyais, mais je n’étais pas sûr, qu’un homme venait de se jeter du haut de la Tour. Mais déjà, on courait dans les couloirs. Je suis sorti, ma collègue a vu ma pâleur et m’a demandé si ça allait, elle savait de quoi je tremblais, elle amenait déjà un verre d’eau à la comptable.

J’ai appelé Nico, puis mes amis, parce que j’avais besoin de mettre tout de suite des mots dessus, parce que je ne savais pas quelle était l’étiquette, dans ce cas. Est-ce que j’étais sensé rentrer chez moi? Continuer l’article sur lequel je travaillais et le mettre en ligne? Partir déjeuner? Assommé, j’ai re-regardé par la fenêtre, pour voir que les pompiers et la police avaient déjà interdit le périmètre aux passants et qu’ils avaient recouvert la plus grosse partie du cadavre d’une couverture de survie. J’ai avalé difficilement ma salive. Je me suis aussi dit que c’était un drôle de choix de couverture.

J’ai finalement décidé de partir prendre l’air, j’ai pris mon sac, je suis descendu vers l’autre sortie, surtout pas la sortie principale. Mais toutes étaient fermées, j’ai connu un instant de panique, je voulais juste sortir, mais me laisserait-ils rentrer de nouveau? Le garde m’a assuré que oui, j’ai suivi les couloirs et suis sorti au soleil, de la Gare Montparnasse, la Tour en face de moi.

Après, la nausée s’éloignant, c’est la tristesse qui est remontée. J’ai marché le coeur au bord des lèvres, les larmes au bord des yeux. Je me demandais comment un telle ironie était possible, que nous soyons capable de penser tant de choses, capables d’aimer et de vouloir, alors que nous n’étions que des sacs de viandes.

Quand je suis remonté, j’ai risqué un coup d’oeil que j’ai regretté, le corps était toujours là, mais les pompiers déroulaient un tuyaux rouge depuis la Tour, prêts à laver le sol à grande eau. J’ai fait chauffer mon déjeuner et je me suis remis à travailler, je ne savais pas quoi faire d’autre. Évidemment, je n’ai pas été très productif, je pensais à cette lance à eau, à cette couverture métallique et à ces policiers, si calmes, entourant ce qu’il restait d’un homme et faisant ce qui devait être fait. A eux les choses pratiques, à nous l’horreur symbolique, la chute, si longue et terrible, étourdissante, les cris et ce bruit, ce bruit si lourd, plein d’échos, d’un tout petit infini qui s’échappe d’un sac à viande.

Je ne sais pas comment faire avec cette tâche, elle devrait être partie dans quelques jours, les gens passaient déjà dessus sans la voir. Les pas la gommeraient peut-être. J’espère. Bientôt.