Marche des Femmes et médias

Women's March

Assez surpris —vraiment, je devrais arrêter d’être surpris, mais bon— de la médiocre couverture médiatique en France de la Women’s March qui s’est tenu samedi 21 janvier dernier, j’ai essayé de savoir, par exemple, combien de personnes ont marché ce jour-là, en tout au niveau mondial. Je cherche encore.

Entre Libé qui parle de « milliers » de manifestantes, alors qu’on est plus proche des millions apparemment, et Le Monde qui fait un focus sur la présence d’Angélique Kidjo lors de la marche (ok.), les grands médias ont manifestement raté un truc.

Et pas qu’en France: Aux États-Unis, 1 journal sur 5 n’a pas couvert les Marches de protestation. Et 22% les ont mentionnées seulement dans les pages intérieures. 

Pour le Washington Post, les grands médias ont raté le rendez-vous et ce sont les réseaux sociaux qui ont permis l’organisation d’une des plus grandes mobilisations des 30 dernières années aux États-Unis (là encore, sans chiffres, difficile d’être plus précis).

Ce manque de visibilité n’a bien sûr rien à voir avec le fait qu’il s’agisse d’une marche de femmes. Evidemment. Ou que les manifestantes aient été réunies autour des questions des droits des femmes, des minorités, de la lutte contre le réchauffement climatique, contre l’islamophobie, pour les droits des personnes trans et des homo-bisexuel•le•s. Bref, ce qui est aujourd’hui au cœur des luttes politiques ici et là-bas; des «histoires de « bobo » et de minorités» pour certains, tant pis si les premières décisions du nouveau président ont été une attaque contre les droits des femmes, une attaque contre les Premières Nations qui s’opposaient à l’industrie pétrolière et le bâillonnement de l’Agence américaine de protection de l’environnement. 

Les femmes sont en première ligne. Nous sommes en première ligne. Ce sont ces questions, malgré ce qu’essaye de nous faire croire les éditorialistes politiques pourrissants, qui définissent et qui vont définir le projet de société que nous allons devoir défendre. Face à Trump, face à Le Pen —qui bénéficie déjà de l’armée de propagande du fascistoïde américain sur internet—, face à Fillon, face à Valls. 

 

Crédit photo : Mobilus In Mobili.

Le témoignage, la force et le consentement

Deux textes, deux femmes qui ont survécu chacune à un attentat, mais qui sont bien sûr bien plus que ça, et qui m’ont interrogé sur la façon dont les cycles médiatiques utilisent ses témoignages, sans s’embarrasser de consentement.

La photo de Nidhi Chaphekar a été reprise très rapidement après les attentats de Bruxelles, le 22 mars dernier. Elle est sur un banc, blessée, dénudée en partie, et elle regarde la caméra d’un regard déterminé. Dans un beau portrait du Guardian signé Vidhi Doshi, elle parle son rapport complexe avec cette photo, impudique, mais qui a aussi permis à sa famille, en Inde, de garder espoir:

For eight or nine hours after the attack, Chaphekar’s family had no idea which hospital she was in. The image of her, injured but alive, gave them hope. “When I saw the picture, I saw the trauma I had gone through, the shock I had experienced,” she says. “I was recollecting the other people around me. How helpless they were, how helpless I was feeling.”

Millions saw that image of Chaphekar, the victim whose face captured the collective trauma and shock of the day. When she looks back at it now, in her living room in Mumbai, Chaphekar has mixed feelings. “So many pictures were taken on that day, but somehow only mine was circulated because it showed everything – the circumstances, the panic, the trauma.”

Part of her feels that editors should have been more careful about how they used the picture. “Being a lady … this picture should have been blurred, cropped. Some media people have put it on the front page, the full page. When I saw that, I felt a little low. It doesn’t look nice. It’s not just adults reading the newspaper, it’s children too. And especially my children. I was worried somebody would say: ‘Look at your mom, don’t you feel ashamed?’ But nobody has said that. Everybody said: ‘Your mom is so brave. She’s like a tigress.’”

L’article se conclut sur cette phrase belle et terrible :

“I do believe it was destiny,” she says. She hadn’t been scheduled to fly that day, but her rota had been changed last minute. “It was supposed to happen to me. And I’m glad it did. If it hadn’t been me, it would have been someone else.”

Julie, elle, a pris la parole quand elle est sortie du Bataclan. C’était fort et beau et après, elle a décidé de ne plus témoigner, jusqu’à ce que des journalistes (français) la contactent pour les prochains hommages aux victimes. Et dans son texte, un écho aux paroles de Nidhi Chaphekar, une autre façon de vivre avec ce qui s’est passé :

J’étais juste au mauvais endroit au mauvais moment maintenant j’essaie de vivre avec.

C’est pas tous les jours facile. Parfois il suffit d’un rien pour qu’on y repense et on se rappelle qu’on a vécu un truc horrible. Une association de pensées maladroites qui fait que d’un coup on replonge quelques instants dans l’horreur.

Mais est ce que c’était plus horrible que le jour où j’ai réalisé que ce n’était qu’une question de jours avant que ma mère ne meurt ? Est ce que c’était pire que le jour où on m’a annoncé que mon petit ami ne se réveillerait jamais de son accident de skateboard ?

Je ne sais pas, je ne crois pas.

En tout cas une chose est sûre, c’est que ça, on ne me le renvoie pas sans arrêt. J’y pense de temps en temps, ça fait mal parfois mais on m’a laissé faire mon deuil comme je le souhaitais, à mon rythme.

Laissez moi faire mon deuil de mon amie Lola, laissez moi oublier qu’on m’a tiré dessus, laissez moi en parler quand j’en ai envie, laissez moi redevenir la fille à problèmes “normaux” que j’étais avant et surtout, SURTOUT laissez oublier que je suis une victime.

Cette scène de « Scandal » qui expose le sexisme de l’espace politico-médiatique

Je regarde Scandal en ce moment. Il y aurait beaucoup à dire sur le fait que c’est une série avec une femme noire dans le rôle principal et qu’il y a un couple de pédé républicains cinquantenaires qui s’embrassent à l’écran; vous me direz si vous voyez d’autre séries qui apportent ça, j’en ai pas trouvé. Mais je commençais à me demander pourquoi je m’acharnais à risquer le diabète en subissant la guimauve romantique, la musique patriotique et les frasques des héros friqués pseudo-espions.

Ce speech de la guest-star Lisa Kudrow, diffusé en novembre dernier, dans l’épisode 6 de la 3e saison, me fait pardonner toutes les faiblesses du scénario. Je n’ai jamais vu un discours aussi clair sur le sexisme et les médias dans une série, en plus délivré par une femme politique, face à un journaliste pédé cis blanc, sur les conseils de sa directrice de campagne noire. C’est tellement d’intersectionnalité que j’en ai fait un trou dans ma culotte. Préparez l’insuline, I’m not quitting.

AJL, première

Le traitement médiatique du projet de loi sur le mariage pour tous nous a très souvent interrogés. Propos caricaturaux publiés sous la plume de confrères et consœurs dans leurs éditoriaux, espace et temps disproportionnés accordés à des opposants à la loi explicitement homophobes sur les antennes télé ou dans les pages de magazines etc. : tout s’est passé comme si l’homophobie était une simple opinion, et non un délit. Comme si offrir une tribune aux homophobes, sous couvert de vouloir garantir un traitement “équilibré” du sujet, ne légitimait pas ces propos haineux. Comme si, au fond, la discrimination envers les homosexuel.les était plus acceptable que celle qui touche d’autres minorités.

(…)

Nous avons donc décidé de créer l’Association des journalistes LGBT (AJL). Certains vont évidemment nous faire le procès du communautarisme. Ou voir en nous l’expression de ce fameux “lobby gay” qu’ils fantasment à longueur de journée. Nous n’en avons cure. Le dernier article posté à la une du site de la NLGJA américaine s’intitule «Nous rappelons aux journalistes l’importance d’accorder un traitement juste et rigoureux à la couverture du mariage pour les couples de même sexe». C’est de là que, modestement, nous partons, avec la volonté d’affirmer notre présence sur l’ensemble de ces questions lorsque leur traitement se révélera défectueux. Nous invitons tous les journalistes LGBT soucieuses et soucieux de ces questions à nous rejoindre.

Pour une association des journalistes LGBT, ajlgbt.info.

J’ai signé avec plaisir ce texte. C’est un appel, tout reste à faire. Pour nous rejoindre ou nous contacter, envoyez nous un message via notre page contact ou par mail, contact@ajlgbt.info.

Je suis journaliste et homosexuel (et je suis bon aux deux)

Ils ont appris à s’amuser des tenues d’Hervé Mariton, se sont passionnés pour le règlement intérieur de l’institution et ont couvé de leur regard bienveillant Franck Riester et Benoist Apparu, les deux seuls députés UMP ouvertement favorables au texte. On les a aussi entendu soupirer lorsque, le plus souvent dans les rangs de la droite, tel ou tel député tenait des propos jugés offensants à l’égard des homosexuels. Quand l’individu perce derrière le professionnel…

Car c’est là une question récurrente (presque) aussi vieille que Le Figaro: les journalistes doivent-ils, et peuvent-ils, s’astreindre à une stricte objectivité? Le fait d’être concerné à titre personnel par un sujet entame-t-il leur capacité de jugement?

— Les journalistes gays en première ligne sur le mariage pour tous, Slate.fr.

Article intéressant et sujet pertinent, mais malheureusement gâché par l’auteur dans les dernières lignes. Malgré ce qu’il dit, sa prise de position contre le fait de rendre publique son orientation sexuelle est une prise de position en soi, associant au passage exclusivement objectivité et hétérosexualité :

Chacun «parle» de quelque part, avec son inaltérable subjectivité, mais doit surtout tenir «l’esprit critique, la véracité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité, pour les piliers de l’action journalistique» (dixit la charte du SNJ, le syndicat des journalistes). C’est pourquoi vous ne connaîtrez pas l’orientation sexuelle du signataire de ces lignes. Ni ce qu’il pense du défunt Hugo Chavez.

L’auteur passe complètement à côté de l’idée maîtresse du coming out : Se dire homo de manière claire est important, pas parce qu’être homo est important en soi, mais parce que si tu ne le dis pas, tu es hétérosexuel par défaut. Le jour où les gens envisageront que quelqu’un de public, un journaliste ici, puisse être homo sans qu’il ait besoin de le dire, le coming out perdra de son utilité. En attendant, se dire homo est l’une des armes les plus efficaces qui nous avons pour lutter contre la discrimination et l’invisibilisation. C’est important pour nous, pour les jeunes homos qui ont besoin de repères, pour la société en général.

C’est ce qui rend ce dernier paragraphe si violent à lire pour nous : Non seulement, en prétendant être objectif, il prend position contre les personnes qu’il a interrogées dans son article, mais en plus, adoptant un point de vue hétéro —pas la peine de nous dire ton orientation sexuelle, la société s’est chargé de nous apprendre que tu étais hétéro, au moins «par défaut»—, il nous enjoint au silence et au placard. Tout en comparant l’orientation sexuelle à une position politique, ajoutant l’injure à la maladresse.

La subjectivité n’existe pas, et encore moins en journalisme. Choisir ce sujet et le traiter avec cet angle, c’est déjà émettre l’hypothèse que les journalistes homos auraient «faussé» la discussion, qu’ils ne pourraient pas être d’aussi bon professionnels que les autres parce qu’homos. Ecrire en tant qu’hétérosexuel sur la question de l’ouverture du mariage est aussi subjectif qu’écrire en tant qu’homosexuel. Cette conception du journalisme, qui assimile «neutre» à «hétérosexuel blanc masculin», n’est plus pertinente dans une société comme la nôtre. Je préfère la transparence et l’honnêteté. Je veux savoir d’où tu parles —quels sont tes privilèges et ta position dans la société—, sinon, impossible pour moi d’accorder du crédit à ta parole.

Cahuzac et la presse

Médiapart avait raison, Cahuzac a menti. Il présente aujourd’hui ses excuses (sur son site web et dans un ordre bien particulier).

Le Président > le Premier Ministre > le gouvernement > les parlementaires > ses électeurs > les Français et les Françaises > ses collaborateurs > ses amis et sa famille.

— Jérôme Cahuzac: les excuses à l’américaine, Slate.fr.

Il sait que ses mensonges vont avoir des conséquences graves pour Hollande. Eva Joly et Joseph Macé-Scaron s’entendent sur le chiffre 3 ; Trois « déflagrations » pour Macé-Scaron, trois « leçons » pour Joly (cette dernière signant une chronique dans Libération le 21 mars, donc avant l’aveu) :

Reprenons : la première déflagration est, sans conteste, la débâcle totale, absolue, brutale de la parole politique. On sait depuis longtemps que les politiques, tout comme les journalistes, mais avec des conséquences bien plus importantes, ont un discours démonétisé. Et ce, parce qu’ils sont à des années-lumière de la vie quotidienne des Français, parce qu’ils sont jugés impuissants à juguler la grande crise qui frappe nos sociétés industrielles depuis 2008, parce qu’ils ne mettent pas en accord leurs paroles et leurs actes et parce qu’ils paraissent incapables de tracer un chemin, de proposer des solutions qui ne soient pas des rustines techniques sorties d’une boîte à outils idéologique

Cahuzac, la triple déflagration, Joseph Macé-Scaron, Marianne.

C’est la deuxième leçon de l’affaire Cahuzac. La bombe à fragmentation du «Tous pourri» est dégoupillée. L’arrivée de la gauche au pouvoir n’aura pas permis de réduire la distance entre le peuple et ses représentants. La crise démocratique s’accentue. Nous sommes en train d’échouer à mettre en place la république exemplaire que des millions de femmes et d’hommes attendent. Ceux qui prétendent que ce chantier n’est pas urgent ne comprennent rien à la période. La question de la réforme démocratique de notre république est l’épicentre de la crise que nous traversons. Le succès transalpin de Beppe Grillo devrait suffire à alerter. Le discrédit de la classe politique ouvre la porte à toutes les aventures.

— Les trois leçons de l’affaire Cahuzac, Eva Joly, Libération.

Dans ce texte, Joly insiste sur le coeur du l’histoire : Le rôle de la presse.

Ce dernier a été mal inspiré de suivre les conseils de ceux qui l’ont enjoint de tenir bon. Sa défense s’en trouve amoindrie, avec le sentiment qu’il a tenté d’utiliser l’administration dont il avait la tutelle pour couvrir une faute supposée. Le voilà devenu un coupable tout désigné pour le tribunal le moins indulgent qui soit, celui de l’opinion. C’est pourtant pour garder les faveurs de cette dernière que l’ex-ministre a mené une bataille d’une violence inouïe contre Mediapart, conseillé par des professionnels de la lutte de caniveau. Le storytelling est souvent l’ennemi de la vérité.

Plus que jamais, une information libre et indépendante est nécessaire. Parce que information et communication s’affrontent dans une lutte sans merci. L’objet de cette lutte est la démocratie : si l’exigence de vérité quitte notre horizon, c’est le pacte républicain qui s’en trouvera mortellement blessé.

S’il fallait pourtant extraire de cette triste affaire quelque chose de positif, c’est que la presse, et en particulier la nouvelle presse, a fait son travail et nous amène vers plus de justice. La presse peut être un contre-pouvoir efficace. Pour moi, c’est la leçon de l’affaire. La presse web fait (bien) le boulot que la presse traditionnelle ne sait plus faire.

Une pilule pas facile à avaler pour certains journalistes « traditionnels », comme Jean-Michel Aphatie, qui ont préféré taper sur Mediapart —en partie parce que c’est un nouveau média web, en partie par aveuglement— que de chercher la vérité. Jean-Michel Aphatie qui refuse aujourd’hui de reconnaître son erreur :

Pour le politique Jérôme Cahuzac, les images en boucle de ses mensonges à la télévision, devant les caméras des radios, à l’Assemblée nationale, sont terribles.
Pour le journaliste Jean-Michel Aphatie, les chroniques sur RTL, dans Le Grand Journal ou la litanie de ses tweets assassins n’auront pas la même conséquence, mais seront elles aussi sans pitié.
Depuis hier, ils sont nombreux à remonter le fil de son compte Twitter, à préparer des compilations vidéo de ses chroniques, pour le mettre devant son erreur. Cela sera fait, encore et encore. Si Jean-Michel Aphatie avait un peu plus compris ce nouveau monde, s’il en avait intégré les nouvelles dimensions, il se serait sans doute montré un peu plus prudent dans son attaque systématique du travail de Mediapart, dans ses duels par tweets interposés avec les uns ou les autres, dans ce ton méprisant qui part du principe que le travail des sites d’infos est forcément mauvais, puisque c’est du web…

— Jean-Michel Aphatie, ou le syndrome journalistique du mea culpa honteux, Erwann Gaucher.

Ne peut-on pas vous reprocher d’avoir donné plus de crédit à la parole de Jérôme Cahuzac qu’à l’enquête réalisée par Mediapart ?
C’est vrai, je suis le seul kamikaze à m’être interrogé sur le travail de Mediapart, dont l’enquête publiée le 4 décembre était selon moi inaboutie. C’est logique que tout le monde me tombe dessus maintenant. Nos représentants publics ont une présomption de moralité. Jérôme Cahuzac est un menteur comme je n’en ai jamais vu. Quand on affirme les yeux dans les yeux au président de la République, au Premier ministre et à la représentation nationale qu’on n’a jamais détenu de compte à l’étranger, c’est très grave. Et un scandale retentissant, dont on va percevoir dans les jours qui viennent toute l’étendue des dégâts au niveau politique.

Quand même, votre crédibilité journalistique en prend un sacré coup…
C’est vous qui le dites. J’estime que ma crédibilité n’est absolument pas remise en cause. Quand le JDD écrit il y a quelques semaines que « la Suisse blanchit Cahuzac », que réclame Mediapart ? Des preuves ! On m’accuse d’avoir défendu les puissants dans cette affaire, alors que j’ai défendu une conception du journalisme.

— Jean-Michel Aphatie : “Ma crédibilité n’est pas remise en cause”, Télérama.fr.

Effectivement, Jean-Michel Aphatie défend une certaine conception du journalisme. Qui n’est pas celle dont nous avons besoin. Je préfère m’abonner à Médiapart.

Joe le Nu

One hundred years ago, Joe Knowles stripped down to his jockstrap, said goodbye to civilization, and marched off into the woods to prove his survival skills. He was the reality star of his day. For eight weeks, rapt readers followed his adventures in the Boston Post, for whom he was filing stories on birch bark. When he finally staggered out of the wild, looking like a holdover from the Stone Age, he returned home to a hero’s welcome. That’s when things got interesting.

— Naked Joe, Boston Magazine.

«Down to his jockstrap»?… A part ça, jolie histoire d’une belle supercherie qui fit au passage la fortune d’un quotidien, sur le dos du fantasmé retour à la nature.

Le fonds Google est une taxe Google.

L’accord porte sur un fonds de 60 millions d’euros, entièrement financé par Google. « Il est doté d’une gouvernance ouverte avec un conseil d’administration composé de membres indépendants », a déclaré Marc Schwarz, médiateur entre les éditeurs de presse et Google.

Ce fonds doit sélectionner des projets auprès de la presse quotidienne ou magazine, afin de « faciliter la transition vers le numérique ». « L’objet de ce fonds n’est pas d’aider des exploitations en difficulté », a précisé le médiateur.

Accord à l’amiable entre Google et les éditeurs de presse, Le Lab, Europe 1.

Donc, des éditeurs de presse, avec des supports et de contenus fatigués, vont avoir accès à un fond spécial pour faire aussi pire, mais sur le web? Ce fonds ressemble à une taxe, payée aux éditeurs.

Le seul intérêt de ce fonds, c’est si les petits sites ou projets indépendants peuvent y avoir accès.

Un fonds alimenté une fois par Google, et dont François Hollande a précisé que lors qu’il serait « épuisé, il y aura une nouvelle rencontre », a précisé le chef de l’Etat sur le ton de la blague.

(En fait, il ne plaisante pas, hein.) Google achète leur silence mais la presse française n’a toujours pas de projet.

[Edit 03/02/13]

Et pour la presse, reste donc maintenant à se déchirer en interne. Car cet argent n’est pas un chèque à verser aux journaux directement.  » Google abondera un fonds d’aide à la transition numérique pour la presse à hauteur de 60 millions d’euros. Le fonds aura vocation à financer des projets de « changement structurels », après décision d’une commission. Seule la presse d’information généraliste – « pure players inclus » – seront éligibles à l’aide de ce fonds « précise LeMonde.fr

La presse d’information généraliste, c’est à dire les quotidiens nationaux mais aussi les 66 quotidiens régionaux, les newsmags tels que L’Express, Le Point, Le Nouvel Obs, Marianne, auxquels il faut donc ajouter les pures-players… soit entre 80 et 100 acteurs éligibles à ce fonds de 60 millions d’euros. A vos caculettes, au final cela risque de ne pas faire bien lourd pour chacun. Ou pire, encore une fois ce sont les très gros acteurs du secteur qui raffleront le gros de la mise, ce qui ne pèsera pas grand chose dans leurs propres comptes et ne laissera que les miettes aux autres….

— La méthode Hollande appliquée à Google, Erwann Gaucher.

Depuis sa création, le Spiil a fait de l’obligation de la transparence des aides publiques à la presse, un de ses principaux combats. Or, il est question aujourd’hui d’une aide privée soutenue par les pouvoirs publics, d’un montant de 60 millions €, soit exactement le montant de l’aide attribuée par l’Etat au développement de toute la presse numérique en trois ans, entre 2009 et 2011 (Fonds SPEL), et six fois l’aide qu’il a accordée en 2012 (10 millions € pour la section 2 du nouveau Fonds stratégique).

Au même titre que les aides publiques, le fonctionnement de ce fonds soutenu par les pouvoirs publics doit être transparent : la composition de la commission d’attribution des aides doit être connue rapidement ; les critères d’attribution doivent être divulgués ; les projets financés, leur montant et les bénéficiaires doivent être rendus publics.

Le Spiil demande que l’accord Google – IPG soit rendu public, Spiil.org.

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[Edit 20/02/13]

La condition? Être ciblés « presse d’information générale et politique » par la CPPAP, la Commission Paritaire des Publications et Agences de Presse. Un sésame qui, jusqu’ici donnait droit à une TVA réduite, à des tarifs postaux eux aussi réduits et à un certain nombre d’aides à la presse. 167 journaux très variés, du Monde à Charlie Hebdo donc, en passant par les quotidiens régionaux, les gratuits Metro et 20 Minutes ou des médias beaucoup moins connus tels que Le Courrier des Balkans.

Côté pure-players, on retrouve dans cette liste Rue89, Slate et Slate Afrique, Mediapart, Atlantico, le défunt Owni.fr (l’occasion du résurrection?), Quoi.info, Backchich, Arrêt sur images, Les Nouvelles News et même LePost.fr ainsi que de nombreux pure-players régionaux (Carré d’info, Aqui.fr, Dijonscope, Rue89 Lyon, Rue 89 Strasbourg, Le Telescope, Marsactu…)

— Quels médias vont pouvoir bénéficier des 60 millions de Google?, Erwann Gaucher.

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Le web lent

Et si, en 2013, on se sortait la tête du guidon? C’est la tendance prônée par un mouvement américain intitulé “Slow Web”. Son ambition? Etre l’antithèse du temps réel en ligne, des moteurs de recherche et autres services Web qui répondent aux requêtes de façon instantanée. “En fin de compte, la philosophie derrière ce mouvement, c’est que chaque personne devrait avoir une vie” et “ne pas être esclave” du temps réel, résume le manifeste du Slow Web.

Slow Web: On se calme et on boit frais…, W.I.P., Slate.

En hommage à ce concept, je linke aujourd’hui 1 février cet article qui a été écrit le 17 janvier 2013 (soit, en lolyears internet, la préhistoire).

[Edit 21/02/13]

Dans le même ordre d’idée, c’est peut-être notre rapport au présent (et donc à l’actualité) qui est à repenser :

L’expression « long maintenant » (Long now) a été forgée le musicien Brian Eno, qui avait remarqué – notamment chez les New-Yorkais – la tendance à réduire leur « ici » à l’environnement immédiat (voire les quatre murs de leur appartement) et leur « maintenant » aux dernières excitations secouant l’actualité. « Je veux vivre dans un grand ici et un long maintenant » avait alors pensé Eno.

(…)

Certaines habitudes se sont développées chez les adeptes du « long maintenant », comme précéder les dates d’un chiffre. Ainsi, nous serions en 02013, et la Révolution française aurait eu lieu en 01789. Cette simple astuce sémantique permet de s’apercevoir que des dates qui semblent éloignées sont en réalité assez voisines (01789 paraît plus proche de 02013 que 1789 de 2013). Pour Brand, la vision du « long maintenant » nous libère de l’idéologie du court terme, et de croyances comme la Singularité, concept que Brand n’apprécie guère…

Sortir de la tyrannie du présent, Internet Actu, Le Monde.

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Doxing, anonymat et libre parole : le cas Violentacrez

La semaine dernière, un utilisateur de Reddit a été «outé» par un journaliste de Gawker comme étant Violentacrez, un utilisateur à la tête de plusieurs sous-forums «Pas Safe Pour le Boulot» du site. Un sub-reddit en particulier publiait des photos de femmes sans leur consentement.

Last Wednesday afternoon I called Michael Brutsch. He was at the office of the Texas financial services company where he works as a programmer and he was having a bad day. I had just told him, on Gchat, that I had uncovered his identity as the notorious internet troll Violentacrez (pronounced Violent-Acres).

« It’s amazing how much you can sweat in a 60 degree office, » he said with a nervous laugh.

Unmasking Reddit’s Violentacrez, The Biggest Troll on the Web, Gawker.

Le journaliste a utilisé le doxing (pas le docking, you perv’!) pour remonter du pseudo au vrai nom de l’utilisateur de Reddit:

Doxing is a technique of tracing someone or gather information about an individual using sources on the internet. Its name is derived from “Documents” or “Docx”.

— Doxing, Urban Dictonary.

Plusieurs fils de Reddit récapitule l’affaire, pour les courageux qui veulent tous les détails:

For a few months now, /r/CreepShots, a subreddit dedicated to candid pictures of women in public, has been a source of great controversy on Reddit, and more recently in the mainstream media. A few weeks ago, a high school teacher who posted pictures of “hot” girls in his classes was caught by a user who recognized the posted girl. His subsequent arrest gave CreepShots/Reddit mass media publicity.

[Recap]The Great Dox of 2012 or DOXGATE: a recap of this week’s doxxing of violentacrez and r/CreepShots users, Part I – violentacrez, Reddit.

Évidemment, les suites de l’affaire se sont montré désastreuses pour l’utilisateur, puisqu’il a perdu son job:

Quand le masque de l’anonymat du Web tombe, cela se finit rarement bien «IRL» («in real life», ou «dans le monde réel»). Outé vendredi dans un article de Gawker, le «troll» du site de publication Reddit, connu sous son pseudo,Violentacrez, a annoncé lundi qu’il avait été licencié par son employeur, une firme financière texane.

«J’ai été viré samedi matin, par téléphone», écrit Michael Brutsch sur Reddit. «Il n’y a rien de tel que de vivre aux Etats-Unis avec une femme handicapée et sans assurance maladie.» Il a également lancé un appel aux donations.

Le troll de Reddit outé par Gawker perd son emploi, 20min.fr.

Dans une interview pour CNN qui ressemble à une opération de Relations-presse, Violentacrez implique la responsabilité de l’ensemble de Reddit pour ses actions :

Violentacrez apologizes: ‘I was playing to an audience of college kids’, The Verge.

La révélation de l’anonymat de Violentacrez a provoqué la colère de certains usagers, et surtout celle d’autres modérateurs de Reddit, qui ont décidé de bannir les liens venant du réseau Gawker dans leur sub-reddit, comme Best Of, par exemple, tout en mettant en avant les alternatives aux sites de Gawker (toujours intéressant à bookmarquer, par ailleurs).

J’en arrive au point que me fait poster toute cette histoire: Si les manifestations de solidarité avec Violentacrez sont légions, elles sont beaucoup moins nombreuses, ou vocales en tout cas, envers les femmes dont l’intimité a été exposée sur internet.

La fréquentation des principaux forums m’a appris que le public de Reddit est majoritairement mâle, hétérosexuel et blancs, jeune et faiblement politisé. Les libertariens sont une voix forte de la communauté, et considèrent que le droit à l’anonymat est très important, tout comme le droit à la libre parole. Pour autant, beaucoup estiment qu’il n’y a pas de problème avec la diffusion de ces images cochonnes, puisque ces femmes ont un jour posé pour ces photos. Ce qui est un problème à plusieurs niveaux:

Let me repeat: these are PHOTOGRAPHS. These are the objects police use to identify criminals. These are things that explicitly and routinely constitute evidence. They are precisely the opposite of anonymous—they are vehicles of anti-anonymity. And yet many people in this community bizarrely insist that they are somehow irrelevant, and that posting them is not a violation of a person’s privacy.

Whereas connecting a username to someone’s actual name—not to their body, just to another label, another way they exist in the world—is a MASSIVE PRIVACY VIOLATION.

The implication is that privacy resides in your name, not in your body. If you’re a man with the luxury to think this way, your body is understood as a sort of irrelevant accessory to your name, the thing that really matters. An invasion of privacy isn’t interpreted as a literal invasion. Although they plainly are, men’s bodies aren’t understood as being capable of being penetrated. People with this mentality don’t see a photograph as an invasion of privacy because they don’t experience the image of their bodies as being connected to the privacy that is capable of being violated. Of the genders, one is overwhelmingly more likely to think this way and to conclude—astonishingly—that having a username connected to an actual name is an invasion of privacy whereas a photograph of someone is not.

Thoughts on Free Speech Logic and Violentacrez, Excremental Virtue. (L’emphase est mienne.)

L’anonymat, ou plutôt le pseudonymat d’internet, n’exempte pas les internautes de responsabilité. Si tu attaques la vie privée de femmes en postant leurs images volées sur un forum, tu ne peux pas défendre tes actions en te réclamant du droit à la vie privée.

L’autre question que soulève cette affaire est celle de la modération de Reddit, par les milliers de «mods» volontaires et par la poignée de salariés. Le site qui se veut la page d’accueil d’internet grandit de plus en plus et gagne des utilisateurs tous les jours. Qui doit modérer et comment? Et quel contenu est-il acceptable?

Without a hint of irony, one or more of the moderators for r/technology, one of Reddit’s largest communities, banned a user for submitting a report on the site’s moderation problems last night. The submitter of the article, user CivAndTrees, told us they were banned from r/technology without warning or explanation. The action follows several efforts by Reddit’s most prominent and secretive moderators to control the spread of information about leaked user Violentacrez, who was responsible for the creation of controversial subreddits containing hateful speech and sexual content involving minors.

— Reddit user banned, then restored, as mods struggle with stories critical of the site, The Verge.