Les reines sont nues

Comme beaucoup, je n’en peux plus, et je voudrais savoir quoi faire pour qu’on ne se fasse plus agresser. Je ne sais pas si c’est parce que ces attaques sont plus reportées, que les lesbiennes et les gays refusent désormais de se faire tabasser en silence, mais J’ai envie de hurler à chaque nouvelle photo sanglante. Comme beaucoup, je me demande quand et non plus si ça m’arrivera. Je deviens paranoïaque.

En attendant de savoir quoi faire, j’ai hésité à aller manifester. Mais j’arrive pas à me sortir un truc de la tête : Quand personne ne manifeste POUR les agressions —Personne ne se revendique homophobe, même pas la Manif Contre Nous, pour des raisons probables de stratégie et/ou d’automystifiation—  alors contre qui manifestons-nous? Pour dénoncer ces actes? Mais personne ne les défend, sauf une extrême minorité de malades qui ne changeront pas d’avis. Pour qu’une hypothétique majorité d’allié·e·s se sentent soudainement concernée? Les femmes se font tabasser tous les jours et la majorité s’en accommode très bien. Demander plus de flics ? Thank you but no thank you.

J’arrive pas à me sortir ce slogan d’Act Up de la tête, qu’on criait dans les manifestations, à la fois sérieux·ses et ironiques: «Ils sont très méchants ! Ils sont pas gentils ! A bas ! A bas, ceux qui font le mal!» Parce qu’on sentait qu’une manifestation, c’était pas assez, mais qu’en même temps, il fallait bien faire quelque chose, n’importe quoi.

Quand notre seule arme, c’est une manifestation à laquelle tous les partis politiques se sentent légitimes à participer, y compris ceux au pouvoir qui, aujourd’hui comme hier, instrumentalisent nos revendications, à l’instar de LaREM et le PS avec l’accès à la PMA ou l’ouverture du mariage, alors j’ai peur que nous soyons nu·e·s. Notre logiciel d’activisme n’est plus pertinent quand le seul horizon de revendication —qui était pourtant nécessaire pour protéger nos proches—, le mariage, a été acquis. Nous avons les noces, mais nous sommes toujours assujetti·e·s à la violence des connards virilistes, qui se sentent justifiés par les discours insidieusement homophobes des politiques et des personnalités publiques de la télé.

Encore une fois, il y a un système derrière ces violences. Les agresseurs passent à l’acte parce que les gays et les lesbiennes, les trans également, sont assimilé·e·s à la faiblesse qu’on prête aux femmes. Nous avons obtenu des droits, mais nous sommes toujours vu·e·s comme des proies, qu’il faut remettre dans le droit chemin à coup de poing. Ce n’est pas en se parant des outils de la majorité —le mariage, le virilisme anti-folle, le discours de droite, l’attaque des autres minorités— qu’on accède à ses privilèges. C’est en imposant les outils qui protègent et empowerent les minorités, en particulier les femmes, à toutes les strates de la société. Et j’avoue, je ne sais pas comment faire. J’espère que des gens plus intelligent·e·s que moi trouveront un chemin.

Bon courage à toutes celles et ceux qui vont manifester, vous êtes vivantes et belles.

edit :

Bon, je me sentais coupable de rien faire, puis j’avais envie d’être avec ma communauté alors je suis descendu à République. Y’avait un peu de monde, trop pour une place déjà occupé par un festival de musique. Du coup, on pouvait pas bouger, ni faire quoi que ce soit à part être debout. Je suis parti quand j’ai entendu une intervenante demander la tolérance et quand j’ai vu une pancarte: «Je suis normal».

Identités: les deux à la fois

Trevor Noah, l’animateur sud-africain de The Daily Show, a été beaucoup critiqué pour sa blague où il félicitait l’Afrique pour sa victoire en Coupe du Monde de football :

 

Sa réponse montre qu’il savait exactement où il appuyait en faisant cette blague, regardez sa réponse :

 

Cette vidéo illustre, de manière particulièrement pertinente, la principale pierre d’achoppement du discours politique en France aujourd’hui, entre les tenant de l’universalisme absolu à la française et la réalité du racisme en France; entre celles et ceux qui prétendent ne pas voir les couleurs et qui nient le racisme structurel de la société française, son incapacité à voir les minorités et les communautés qui la composent, et celles et ceux qui essayent de conjuguer comme ils et elles peuvent leurs identités multiples. Trevor Noah n’a pas dit que les joueurs n’étaient pas Français, il nous a juste rappelé, dans une boutade —Ne doit-on plus rire de tout soudainement?—, que ce n’était pas leur seule identité.

Le discours sur les minorités et sur l’identité est complexe; le contexte est primordiale. Ce n’est pas la même chose quand les nazis refusent de soutenir l’équipe de France parce qu’elle comportent une majorité de joueurs de couleur et quand un Africain salue la victoire d’une équipe française composé en majorité de personnes d’origine africaine. Vraiment. Et saluer les victoires de personnes issues de minorités, ce n’est pas les réduire à leur minorité. C’est justement le contraire. C’est saluer la force qu’elles ont dû déployer pour arriver si haut, malgré les discriminations.

Parce que l’universalisme, c’est super, mais c’est encore et toujours un truc de mecs blancs hétéros. Si tu es Noir, aujourd’hui, en France, tu dois être champion du monde ou sauver un bébé en grimpant un balcon pour mériter de faire partie de la grande famille française. Par contre, si tu es une personne lambda, que tu veux un boulot, ou un appart, ou juste arrêter de te faire buter par les flics, t’as intérêt à être Blanche.

C’est peut-être une belle idée, mais dans la pratique, votre universalisme n’existe pas. Il ne s’agit pas de dire que le système américain est mieux, personne n’a dit qu’il était parfait, au contraire. Mais le système français est grippé, et le résultat, c’est cette crispation identitaire, ce repli sur un fantasme de France, cette obsession sur les minorité, sur l’Islam, sur les non blancs hétéros. Tant qu’on n’aura pas dépassé cette incapacité à reconnaître les identités et affronté cet angle mort de la colonisation et ses conséquences politiques, ça ne sert à rien d’effacer le mot race de la Constitution. Nous sommes multiples: nous appartenons à des minorités, et nous sommes Françaises et Français. Et il faudra bien, un jour, que la France l’entende, au lieu d’essayer de nous faire taire quand nous exposons, en tant que minorités, les discriminations auxquelles nous faisons face.

La dernière tocade des soixante-huitards

«Macron, dernière tocade du soixante-huitard»Le Monde et son supplément week-end, ne m’ont pas apporté ce que j’avais deviner en couverture. La manchette déclarait : «Macron, dernière tocade du soixante-huitard» mais se rapportait en fait au portrait de Romain Goupil, qui prépare un film sur mai 68 et qui soutient Macron. Et non à une analyse mordante du macronisme comme dernière lubie des soixante-huitards, ce que je trouvais extrêmement pertinent, et piquant.

Tant pis, je décide de croire que c’est ce que le ou la secrétaire de rédaction a plus ou moins secrètement choisi de faire passer comme analyse. Macron, comme dernier cadeau d’une génération qui n’en finit plus de se replier dans son libéralisme et sa xénophobie, tout en prétendant incarner la France de l’ouverture sur le monde et de la Liberté, en endossant un «jeune» (lol) comme ils et elles nous souhaiteraient, bien propre sur lui et dynamique économiquement. De droite, donc. Et tant pis pour les migrant·e·s, pour le droit du travail ou la planète.

Macron, c’est le président des anars de droite, ultime pulsion de mort d’une culture issue de personnes qui vont bientôt disparaitre et qui se foutent de savoir qu’on ne veut pas de ce qu’elles essayent de choisir pour nous. Je reste fasciné que les soixante-huitards —oui, #notAllSoixanteHuitards, hein— n’arrivent à comprendre ça, alors qu’ils et elles ne réclamaient rien d’autre à l’époque. Un autre projet, d’autres priorités, un autre monde.

Le chant du canari

Hoya Bella

Quand j’arrive à dormir, je fais des rêves inquiétants. Je suis à l’intérieur d’un gigantesque corps humain collectif, où chacun est occupé à essayer de comprendre quelle est sa place dans la machine globale. Pas d’open space, nous sommes chacun dans notre petit espace, à appliquer des instructions qui ne nous sont pas explicitées mais que nous connaissons, manœuvrant dans cette obscurité sémantique pour essayer de corriger les déséquilibres du robot géant. Toujours sans qu’on sache pourquoi, la Direction, les Hautes Sphères, décident de parquer le géant sur une planète inconnue, et quittent le collectif dans une flottille des vaisseaux spatiaux dépareillés pour se garer sur la montagne voisine. Nous sommes seuls, alors, dans le corps désormais ingouverné et inamovible, exposés dans notre collectif échoué, isolés face à la menace des autochtones chevaucheurs de tigres bleus. Malgré de petites victoires, nous savons, nous, ceux ne peuvent pas fuir, que notre guerrilla de cubicule ne nous sauvera pas. Tout au plus, elle retardera l’avancé de ces dangers muets et sourds, comme la porte de ma cabine ne peut résister qu’un moment à leur force aveugle. Quand l’une des créatures arrive à passer son bras à travers la ventilation, et va m’attraper par les cheveux, je décide de me réveiller. 

Pendant tout le rêve, je suis très calme, beaucoup plus calme que je ne le suis en ce moment dans la réalité, où j’alterne entre colère sombre et résignation, entre empathie et incompréhension profonde, sans jamais trouver un milieu qui me permettrait de me reposer. Quand j’ouvre les yeux, je suis las, comme celui qui sait qu’il va devoir recommencer le scénario des nuits encore et encore, pour essayer de donner finalement du sens à notre ensemble et tenter de nous protéger.

Personne n’écoute les canaris des mines, nos minorités, nos vies exposées, nous qui n’avons pas le privilège d’affirmer que demain, «ça ira mieux», parce que nous savons que ça n’ira pas mieux par défaut, que nous devrons arracher ce mieux, juste pour pouvoir survivre.

Nous vous avons prévenu que la Manif pour tous, ça n’était pas que des passéistes rigolos, mais la résurgence glaçante de la Réaction sous une forme moderne, terriblement efficace, autour de laquelle se redéfinirait la droite pour mieux nous sacrifier.

Nous vous avons dit que les attaques dont sont victimes les femmes et les personnes homosexuelles, dans la rue ou sur le net, étaient graves et qu’elles étaient le signe d’un déséquilibre profond et pathogène de notre société, qu’ils ne s’agissaient pas «seulement» de trolls.

Nous vous avons dit que les actes et les paroles racistes les plus infâmes avaient désormais toute license de circuler, sans ne rencontrer le plus souvent qu’un haussement d’épaule, et que ce n’était pas légitime qu’on accepte qu’une partie de nous soit ainsi traitée.

Nous vous avons dit qu’il y avait un problème avec la presse et la majeure partie de l’éditocratie politique hors sol qui continuait de servir la soupe aux dirigeants au lieu de les tenir redevables en leur posant de vraies questions qui feraient trébucher leur communication.

Nous vous avons dit qu’attaquer les malades, remettre en cause la sécurité sociale, stigmatiser les chômeurs et les précaires, c’était dangereux pour la santé de toutes et tous, en plus d’être inique.

Nous vous avons dit que le système agroalimentaire qu’on entretient depuis des années fabrique des produits inaptes à la consommation humaine et que notre dépendance au pétrole nous tue, bien plus vite qu’on veut le reconnaitre. L’air est vicié, littéralement.

Le refus obstiné de reconnaitre les systèmes d’oppression à l’oeuvre pour ne retenir que des actes isolés nous a menés à l’impasse dans laquelle on se trouve aujourd’hui. On ne peut pas lutter contre l’homophobie, le sexisme ou le racisme quand on refuse de les voir pour ce qu’ils sont, des ensembles complexes de dimension systémique, où une partie de la population s’accroche à ses privilèges face à une minorité. On ne peut pas lutter contre un ennemi qu’on refuse d’admettre.

Aujourd’hui, plus de quarante pour cent des électeurs sont prêts à voter pour un candidat d’extrême-droite, et en délicatesse avec la justice, que ce soit Fillon ou Le Pen. Bon, même ce chiffre n’est pas fiable, puisqu’il nous est fourni par des sondages qui ont régulièrement montré leur absence de pertinence. Mais on sait qu’ils sont beaucoup. Seule certitude, dans un pays qui tourne rond, ces personnes n’auraient jamais dû avoir la moindre chance d’être candidates, et encore moins élues. 

Le Pen, candidate du parti fondé par des collaborateurs et des anciens SS, refuse de rembourser l’argent qu’elle a volé à l’Europe et refuse également de retirer sa candidature en cas de mise en examen, parce qu’elle récuse le pouvoir des juges. Aucune tache ne semble coller sur le profil de cette millionaire qui a dissimulé, comme son père, son patrimoine et que son parti est le parti touché par le plus d’affaires judiciaires. Une candidate, qui passe ses journées à nous chanter le refrain rance de la souveraineté nationale, après avoir emprunté de l’argent à des banques russes, qui bénéficie du soutien d’une flotte d’internautes Poutinistes s’apprêtant à utiliser en masse des bots et à attaquer les autres candidats.

Fillon, lui, continue de faire campagne sur la probité, et a décidé de rester candidat alors qu’il est mis en cause dans plusieurs affaires, dont une d’emploi fictif. Sans aucune gène, il continue à désigner les «fraudeurs», les étrangers, les précaires et les personnes homosexuelles comme ses adversaires, pendant que les éditorialistes politiques télévisuels continuent à le défendre, dénonçant la «dictature» de la transparence et en critiquant le travail journalistique réalisé par leurs consoeurs et confrères. Ainsi, Franz-Olivier Giesbert, trempé dans l’affaire Fillon via son épouse et la Revue des deux mondes, continue de publier ses tribunes surréalistes, attaquant à la fois et dans le désordre, la transparence, la justice et les utilisateurs de Twitter. Les journalistes, lorsqu’ils ont été convoqués par ce même candidat, n’ont pas jugé bon de lui poser des questions sur les affaires en cours, et n’ont pas non plus jugés bon de défendre la seule journaliste qui a osé l’interpeller quand elle s’est faite attaquer par le candidat. Des attaques qui se sont ensuite étendues à la famille du rédacteur en chef pour devenir une campagne de dénigrement en règle. Sans presse qui fonctionne, pas d’information et sans information, impossible de se former une opinion pertinente. Reste la peur comme seul compas.

En attendant la fin du monde, la police, qui a des pouvoirs exceptionnels grâce à l’état d’urgence, continue de tuer et violer des adolescents noirs et arabes, sans que ça gène vraiment la majorité («Tu comprends, leur travail est difficile.»). La moitié des forces de police vote Front National et j’ai des sueurs froides en pensant à l’impunité dont ils bénéficieront sous un régime Le Pen. La réponse du pouvoir socialiste à cette menace: assouplir les règles de légitime défense pour les policiers, durcir les peines pour outrages aux forces de l’ordre et autoriser l’anonymat des enquêteurs.

Soyons honnêtes, la plupart des électeurs et des électrices sont capable de voter pour Le Pen parce qu’ils ne pensent pas vraiment qu’ils auront à supporter les conséquences de cette élection, puisqu’ils ne sont pas, à leurs yeux, ni des feignants, ni des resquilleurs, ni des pervers, ni des étrangers. Ils n’ont pas peur de la police, innocents qu’ils sont. Les électeurs de Fillon, eux, je pense que c’est très légèrement différent, ils veulent viscéralement voir la droite retourner à sa place légitime, au pouvoir. Je crois qu’ils vivent toute parenthèse de gouvernement de gauche comme un coup d’état et ils sont prêts à soutenir n’importe quel cheval boiteux pour y remédier.

De l’autre côté de la mer, loin dans une autre langue, Donald Trump, star de télé-réalité, entrepreneur raté, a réussi à se faire élire grâce à l’aide des chrétiens fondamentalistes, et installe un gouvernement fasciste, ciblant les femmes et les musulmans américains, refusant de reconnaître que les Juifs ont été les cibles principales de l’Holocauste et critiquant ouvertement l’indépendance de la justice. Les mécanismes qui ont porté Le Pen aux marches du pouvoir, sont certes différent de ceux qui ont mené Trump à la présidence des États-Unis, mais le résultat sera le même. Elle imposera ses décisions politiques arbitraires, les attaques contre les minorités vont exploser sans que la majorité ne réagisse, parce que ses idées sont partout. Elles ont migré par capillarité jusqu’à la gauche du spectre politique, une gauche qui est parfois incapable de comprendre que le respect de ceux qui parlent pour eux-mêmes, et le libre choix de ce qu’on fait de son corps et de son cul sont au coeur de ce qu’elle devrait défendre. 

Quand bien même Le Pen perdrait, je ne vois pas comment on pourrait se réjouir. Je refuse par avance votre invitation à la grande célébration républicaine qui suivrait une victoire d’un autre candidat de droite. Ne comptez pas sur moi pour me réjouir d’avoir éviter la sortie de route, alors que celle-ci nous mène au ravin.

Je vous le dis, comme nous avons déjà essayé de vous le chanter sous tous les tons: Ils viendront pour vous. Ils vont commencer par nous, les minorités, vous allez mettre du temps à réagir, il y aura des morts. Et ils se tourneront vers vous, rognant vos droits pour aller encore plus loin dans ce qu’ils portent par essence, le fascisme.

Voilà ce qui tourne dans mes nuits, quand j’ai peur de ce que demain sera fait, pour moi et les personnes qui me sont chères, quand je me demande si ce pays saura me protéger de ce qu’il a créé. 

Le triste démenti du très bien compris

«Avec la Manif Pour Tous, je fais le pari positif du malentendu.» (…)

«La présence des modèles masculins est évidemment un besoin pour la construction de soi.» (…)

«Je voudrais quand même rappeler qu’il n’y a pas d’avortement heureux !»

— Jean-Luc Mélenchon : « Je suis de culture catholique, je connais la maison ! », Famille Chrétienne

Bien triste, cet entrevue de Méluch’ dans Famille Chrétienne triste. C’est toujours aussi affligeant de lire deux mecs disserter entre couilles, calmement du bien fondé —ou non— de l’oppression des femmes et des homos, tout oublieux qu’ils sont de leur classe de mecs hétéros qui leur permet de le faire. Comme si nous n’avions pas eu à nous battre pendant des années pour accéder au droit de nous marier, avant d’y accéder sous les seaux de merde de La Manif pour Tous. Comme si les femmes n’avaient pas à se battre pour avoir accès à l’avortement —forcément horrible, hein, évidemment, coupable— et à en plus en subir le stigma. C’est terrifiant de se rendre compte qu’il est prêt à nous balancer sous le bus sans hésiter pour essayer de gagner des voix auprès de personnes qui ne voteront jamais pour lui. Comme Hollande, quoi. 

Le candidat de la France Insoumise cherche un terrain d’entente avec des gens qui ont poussé les nôtres au suicide, pendant des mois, comme il avait flatté leur « élan », alors, sur notre dos. On part de tout ça comme si c’était de l’histoire ancienne, alors que ce sont ces mêmes gens qui dirigent et remodèlent la Réaction politique en France. Il n’y a aucun malentendu. Parler de l’obligation d’un modèle masculin, ou laisser supposer qu’une IVG est forcément triste ou douloureuse, c’est déjà être sur leur terrain. C’est en cela que cet entretien est révélateur, pour moi, d’une terrible minoration dans la campagne de Méluch’, une faille politique majeure: l’un des fronts de bataille principaux —avec les minorités, un autre concept qui semble lui échapper—, ce sont les questions de genre. Les droits des femmes, les droits des minorités sexuelles ne sont pas négociables, et ce sont les intéressé•e•s qui doit choisir et discuter. Si tu es prêt à franchir la ligne de démarcation pour faire la cour à des gens de l’autre côté, alors ce n’est pas la peine d’essayer de venir nous la jouer incorruptible, ou différent. On connait la rengaine, c’est le vieil air connu du paternalisme universaliste.

Les signes précurseurs

Andrew Nagorski, author of the new book Hitlerland, discusses the way Americans saw — and wrote about — the early days of the Third Reich.

(…)

If you look back to the very beginning of Hitler’s rhetoric about Jews, it was all there — the talk about extermination and vermin. He didn’t spell out exactly what would happen in the Holocaust, but he gave a pretty good indication of its overall thrust. When someone lobs those kinds of rhetorical bombs, it’s sort of a natural human tendency to say, « Oh, that’s just a figure of speech. They don’t really mean it. It’s just a way to whip up supporters. »

(…)

After the Great Depression hit, suddenly the Nazi Party became a major contender for power. Yet you had Americans meeting Hitler and saying, « This guy is a clown. He’s like a caricature of himself. » And a lot of them went through this whole litany about how even if Hitler got into a position of power, other German politicians would somehow be able to control him. A lot of German politicians believed this themselves.

— Early Warnings: How American Journalists Reported the Rise of Hitler, The Atlantic

Un article qui date de 2012, et qui nous rappelle que ne pas prendre aux sérieux les fascistes, c’est notre première défaite qui mène à leur victoire. Trump n’est pas un clown et il applique son programme christo-fasciste. Les barrières qui pourraient l’empêcher de faire trop de dégâts sont beaucoup plus fragiles que ce qu’on pourrait espérer. 

Face à cela, en France, beaucoup continuent à ne pas vraiment prendre au sérieux la menace que représente Le Pen, et se rassurent en disant qu’elle «ne pourrait pas faire ce qu’elle veut». Ou qu’elle «ne passera pas». Je n’aurai pas cette légèreté-là. 

L’arrivée en tête au premier tour de la primaire à gauche de Benoît Hamon, dont la proposition phare est l’instauration d’un revenu universel, en est la preuve : les électeurs sont sensibles aux questions sociales. La crise économique de 2008 est passée par là. Elle a intensifié la pauvreté, la précarité, la peur du déclassement.

Aujourd’hui, comment votent les premiers concernés ? Si, en 2012, les plus précaires avaient massivement donné leur voix à François Hollande, son quinquennat les a eux aussi déçus. Les régionales de décembre 2015 indiquent une désaffection pour la gauche et un ralliement massif au Front national, comme le montre un ouvrage à paraître en mars dirigé par Florent Gougou et Vincent Tiberj, sous le titre La Déconnexion électorale, état des lieux de la démocratie française,édité par la Fondation Jean-Jaurès.

(…)

En 2015, les lignes bougent. Les plus démunis désertent la gauche qui les a déçus. A partir d’une nouvelle enquête menée après les élections régionales de décembre 2015, la politologue constate un basculement spectaculaire de ce public vers le FN. Le parti d’extrême droite bat également des records chez les ouvriers les plus précaires, qui ont voté à 64 % pour lui au premier tour des régionales et à 62 % au second tour. « Dans le contexte de l’élection présidentielle de 2017, la désaffection à l’égard de la gauche de gouvernement et de sa politique semble sans précédent. L’extrême gauche n’apparaît pas crédible et Jean-Luc Mélenchon est perçu comme un faux allié des pauvres. C’est Marine Le Pen qui, à leurs yeux, incarne le dernier recours », poursuit Mme Mayer, à la lumière des entretiens qu’elle a menés.

De la gauche au FN, le basculement du vote des pauvres, Le Monde.

Marche des Femmes et médias

Women's March

Assez surpris —vraiment, je devrais arrêter d’être surpris, mais bon— de la médiocre couverture médiatique en France de la Women’s March qui s’est tenu samedi 21 janvier dernier, j’ai essayé de savoir, par exemple, combien de personnes ont marché ce jour-là, en tout au niveau mondial. Je cherche encore.

Entre Libé qui parle de « milliers » de manifestantes, alors qu’on est plus proche des millions apparemment, et Le Monde qui fait un focus sur la présence d’Angélique Kidjo lors de la marche (ok.), les grands médias ont manifestement raté un truc.

Et pas qu’en France: Aux États-Unis, 1 journal sur 5 n’a pas couvert les Marches de protestation. Et 22% les ont mentionnées seulement dans les pages intérieures. 

Pour le Washington Post, les grands médias ont raté le rendez-vous et ce sont les réseaux sociaux qui ont permis l’organisation d’une des plus grandes mobilisations des 30 dernières années aux États-Unis (là encore, sans chiffres, difficile d’être plus précis).

Ce manque de visibilité n’a bien sûr rien à voir avec le fait qu’il s’agisse d’une marche de femmes. Evidemment. Ou que les manifestantes aient été réunies autour des questions des droits des femmes, des minorités, de la lutte contre le réchauffement climatique, contre l’islamophobie, pour les droits des personnes trans et des homo-bisexuel•le•s. Bref, ce qui est aujourd’hui au cœur des luttes politiques ici et là-bas; des «histoires de « bobo » et de minorités» pour certains, tant pis si les premières décisions du nouveau président ont été une attaque contre les droits des femmes, une attaque contre les Premières Nations qui s’opposaient à l’industrie pétrolière et le bâillonnement de l’Agence américaine de protection de l’environnement. 

Les femmes sont en première ligne. Nous sommes en première ligne. Ce sont ces questions, malgré ce qu’essaye de nous faire croire les éditorialistes politiques pourrissants, qui définissent et qui vont définir le projet de société que nous allons devoir défendre. Face à Trump, face à Le Pen —qui bénéficie déjà de l’armée de propagande du fascistoïde américain sur internet—, face à Fillon, face à Valls. 

 

Crédit photo : Mobilus In Mobili.

Vous reprendrez bien un peu de quinoa ?

Ça a beaucoup jasé sur le quinoa de Méluch’, dernièrement. Pour celles et ceux qui n’ont pas suivi, Jean-Luc Mélenchon, dans une interview à Gala, a déclaré tout le bien qu’il pensait de la chénopodiacée en question:

La salade au quinoa a joué un grand rôle pour moi cet été. Elle m’a aidé à faire une sorte de régime végétarien. Elle permet de remplir deux buts : revenir au meilleur poids pour moi car je ne peux pas commencer une campagne électorale en étant au maximum de mon poids (…) J‘ai découvert il y a deux ans le quinoa, je suis en retard quand même. Ça, c’est vraiment la plante de l’avenir.

Avant de revenir sur la réduction de sa consommation de protéines carnées. Le format, le ton et les photos, très people et très « magazine féminin », ont donné lieu à beaucoup de blagues, dans les médias et sur les réseaux, dont certaines m’ont fait rire, comme ce tweet.

Mais interrogeons-nous sur ce qui provoque l’humour, présentemment : C’est que Mélenchon, connu pour son gauchisme viriliste, s’aventure sur les terres des blogueuses cuisine-mode, têtes de turcs favorites de beaucoup sur twitter. En gros, que «le quinoa, c’est un truc de gonzesse». Et évidemment, c’est problématique et révélateur.

Dans une série d’études publiées récemment, les chercheurs ont montré que les gens perçoivent les consommateurs respectueux de l’environnement comme «plus féminins», et que ces consommateurs se perçoivent également comme «plus féminins». De plus, certains hommes déclarent éviter ces comportements écolos afin de protéger leur masculinité, parce qu’une fois de plus, ce qui est féminin porte une connotation négation de faiblesse et donc doit-être évité à tout prix. Cette masculinité —toxique— apparaît donc comme un frein à l’écologie politique.

Personnellement, j’ai envie de donner un peu de crédit au politique qu’est Mélenchon, et ce, même si je suis loin d’être un fan de l’homme. Cela fait un moment maintenant qu’il porte un discours écologique, de réduction de la consommation de la viande, et d’interrogation de notre production agricole. En adoptant cet angle et ce traitement sur le sujet, il a occupé l’espace médiatique pendant plusieurs jours sur la question de la consommation de protéines, la viande et la santé, tout ça parce que notre réflexe sexiste à toutes et tous est de trouver qu’un homme politique qui parle de quinoa dans Gala, c’est, au mieux, drôle, au pire, pas sérieux du tout.

En attendant, donc, sa communication est un succès, comme il le dit lui-même sur Facebook:

Moi aussi, j’aime bien le quinoa. Et moi aussi, je cherche à réduire ma consommation de viande parce que les méthodes d’élevages sont affreuses. Et je pense aussi que l’écologie nous oblige à en affronter cette virilité toxique associée à la production agro-alimentaire. Donc, oui, je reprendrais bien un peu de quinoa, merci.

Edit du 12/09/16 :

Grâce à un commentaire de Gildas sur Facebook, je découvre qu’évidemment, ce que je décris maladroitement ici a un nom :

La pensée occidentale continue de graviter autour de ce que Derrida appelait le carnophallologocentrisme : l’être puissant, c’est l’être carnivore, qui parle le langage de la raison et impose sans scrupule la domination masculine. Et ces injonctions restent vives, puisque les défenseurs de la cause animale se voient souvent reprocher de faire preuve de sensiblerie ou de vouloir imposer leurs émotions.

— Les animaux d’élevage nous regardent, Vincent Message, Libération.

Difficile de trouver beaucoup plus sur internet à ce sujet, mais ce livre de Patrick Llored semble s’y intéresser particulièrement : Jacques Derrida. Politique et éthique de l’animalité.

Ces jours-ci

La Champenoise

Je fais n’importe quoi avec la nourriture, ces jours-ci. Hier, j’ai voulu faire des crêpes, alors que je n’ai pas de poêle à crêpe. J’ai été en acheter une et ce n’est que quand je l’ai mise sur ma plaque à induction et qu’elle est restée froide que je me suis rendu compte qu’elle n’était pas prévue pour. J’ai failli arracher le plan de travail du mur de frustration.

Ce soir, j’ai décongelé deux kilos de lentilles cuisinées, en me disant qu’on serait content de les trouver en sortant du cinéma. Évidemment, en rentrant du cinéma à minuit trente, je n’avais pas du tout envie de manger des lentilles aux carottes (même très bonnes). Les lentilles sont allées rejoindre la pâte â crêpes au frigo, celle là même qui attend que nous soyons lundi pour que je puisse acheter une poêle adéquate. Tout va probablement partir à la poubelle parce que je n’ai pas faim, ces jours-ci.

Hier, j’ai été prendre un verre en terrasse, et au moment de m’asseoir, j’ai hésité. Et Franck, toujours philosophe, a haussé les épaules et m’a dit : «Si on doit se faire buter, on se fera buter.» Franck, qui en passant devant Libération pour rentrer chez lui vendredi soir, s’est dit qu’on en faisait peut-être un peu beaucoup, avec les fusils mitrailleurs et les soldats, avant d’apprendre qu’on tirait dans la rue à côté. On a bu notre soda en mangeant des bonbons acidulés. Je suis rentrée en vélo préparer ma pâte à crêpes (innocent que j’étais).

Aujourd’hui, il faisait un temps incroyable, le soleil était revenu. J’ai ouvert les fenêtres et mis de la disco parce que c’est de la musique la plus puissante que je connaisse pour faire reculer les ombres. La disco qui fait danser dans le noir, même quand on est malade.

Nous n’avons pas pris le métro, il faisait tellement beau et j’ai cherché le chemin le plus ensoleillé. Les rues étaient déjà plus vivantes que la veille, où un silence assez terrifiant s’était étendu sur la ville. Je me souviendrai longtemps de mon arrivée à vélo dans une Gare d’Austerlitz déserte pour aller chercher d’Artagnan, me demandant si elle était bien ouverte tellement je voyais peu de monde. Les taxis avaient pris le temps de sortir de leur voiture et discutaient en attendant les clients qui descendraient du prochain train.

On a mangé dans le restaurant chinois habituel, à coté d’une mère qui finissait de se rassurer d’avoir ses deux filles avec elle, et puis on a été prendre un bubble tea dans la petite boutique de Saint Martin, celle où le propriétaire s’est laissé déborder par sa gamine adorable qui dessine toujours sur l’une des trois tables. Les seaux de perles de tapioca sont recouverts de cahiers de dessin roses bonbon et de trousses de feutres. J’ai voulu qu’on aille se poser au jardin Anne Franck, mais il était, bien sûr, fermé. Alors on a continué le lèche-vitrine, en attendant de retrouver Quentin. On marche et je vois bien que d’Artagnan, il a les pleurs qui sont coincés à l’intérieur parce qu’ils pensent aux personnes qu’il connaissait et qui étaient au Bataclan. Mais je dis rien parce que j’ai pas à lui dire comment gérer son chagrin ou faire pour que ça sorte.

On retrouve Quentin et on s’installe en terrasse, je suis sur le tabouret qui tourne le dos à la rue, je me demande si je dois m’en inquiéter. Quentin nous dit qu’il a passé le week-end à pleurer, et quand il nous demande si on connaissait des victimes, d’Artagnan ne dit rien et ça me coince le ventre, parce que je ne sais pas si c’est par pudeur ou pour ne pas s’effondrer.

Tout à coup, il y a des gens qui passent en courant devant le café. Tout le monde se lève d’un seul coup et je suis le mouvement, comme un fou, je suis caché, mal, à côté de la porte des toilettes, je suis très mauvais à ce jeu, je suis directement en face de la porte vitrée. Rapidement, les voitures de flics passent en hurlant devant le café, on s’enhardit à se relever, j’ai le genou mouillé parce qu’il y a de l’alcool renversé partout, d’ailleurs il y a des tables renversées partout, le patron insiste en disant que c’est un mouvement de foule et décide de fermer le bar. Je paye et on part.

Quentin nous fait monter chez lui, au dessus du café, on parcourt Twitter, on envoie des SMS et très rapidement là encore, on comprend que c’est une fausse alerte, que des pétards et une ampoule ont explosé non loin. Hébété par le retrait de l’adrénaline, j’essaye de me souvenir comment je me suis retrouvé au fond du bar et je ne me souviens pas. J’ai eu l’impression de me rouler en boule en hurlant, tout en me téléportant.

Not afraid, j’aimerais bien. Je comprends l’idée, mais moi, je suis afraid, ces jours-ci. J’ai terriblement peur. Pour moi, pour mes proches. Pour ce qui va suivre. J’ai peur quand j’entends les sirènes de police qui descendent la rue des Pyrénées toute la journée. J’ai peur quand une voiture démarre un peu trop sportivement. J’ai peur des gens avec des grosses valises qui ont l’air d’être trop légères pour leur taille. Nous sommes traumatisés, même nos plus cyniques parisiens désabusés, tous exposés aux secousses secondaires, quoiqu’il a arrive.

Mais je peux pas m’arrêter d’aller en terrasse, de marcher dans la rue, de voir des gens. Je ne sais pas comment faire autrement que de continuer. Il ne peuvent pas tous nous tuer et c’est la seule solution qui pourrait leur permettre de gagner. Quoiqu’ils fassent, ils ont déjà perdu, et ils essayent de nous entraîner dans l’abîme avec eux.

Aussi, et je sais que beaucoup de femmes et d’homos me comprendront, si je ne devais sortir de chez moi que lorsque que je sens en parfaire sécurité, je ne sortirais pas beaucoup. L’espace public n’a jamais été 100% sûr pour moi, qui suis pourtant un grand mec blanc. J’ai appris à analyser les risques potentiels, à évaluer les groupes bruyants, à choisir mes rues, mes heures de balades.

Nous sommes ressortis, dans la soirée, au cinéma, se changer les idées. Mais cette fois, j’ai pris mon pilulier, un chargeur de téléphone, au cas-où, et nous sommes allé à celui juste à côté de la maison. La salle était presque vide et on s’est assis pas trop loin de la sortie. Au milieu du film, l’image a soudainement disparu. Le son a continué à jouer, lui. On a toutes et tous tourné la tête, essayant de deviner si quelqu’un était dans la salle de projection, si on devait être patient. Ou si on devait avoir peur. J’ai demandé en chuchottant à d’Artagnan s’il voulait qu’on sorte. Il a secoué la tête. Un homme est sorti de la salle dans un clignement de lumière, et l’image est revenu peu après. Le projectionniste est descendu s’excuser et toute la salle l’a remercié en rigolant, clairement soulagée que ce ne soit qu’un petit incident technique, une courte interruption de l’image et non pas une nouvelle attaque. Le film est revenu quelques minutes en arrière, et la projection a repris, le bruit des balles à sa juste place derrière l’écran.

Au bout des mots

Tu descends vers la plage, c’est la nuit et tu ne vois pas grand chose, parce qu’il n’y a qu’un lampadaire tous les 20 mètres et pas dans toutes les rues. Ça sent la mer, tu sais que c’est c’est là mais tu ne sais pas exactement où elle est. Mes pas résonnent sur le gravier des trottoirs et j’ai peur de réveiller les gens, qu’ils sortent avec des fourches et des torches pour chasser l’étranger qui marche la nuit. Je m’attends à ce que les rideaux se fendent pour que les habitants du coin regardent qui est cet enfant sauvage qui marche au milieu de la route.

Tu tournes au coin d’une dernière rue, et la plage est là. Le bruit que j’entendais depuis la maison, ce n’était pas le vent, c’était les vagues. C’est fort et sourd et primal. Et notre corps le reconnaît immédiatement, ce mouvement, ce sel, cette masse poisseuse et ça nous prend au ventre et moi, ça me fait pleurer. J’ai regardé les vagues et j’ai pleuré comme un gamin fou, dans le village vide, à gros sanglots.

J’ai pleuré sur la fin de mon histoire d’amour, sur les moments qui ne seraient jamais, sur les hommes qui m’avaient oublié, déjà. J’ai pleuré sur l’homme qui n’était pas là, cette nuit, avec moi. Sur ceux qui ne me choisiraient pas. Sur celui qui m’avait choisi il y a si longtemps et qui était maintenant reparti. J’ai pleuré sur mes espoirs. J’ai pleuré mon coeur abîmé par les accidents d’amours et ma faiblesse de ne pas savoir mieux aimer.

Pas loin du rivage, il y avait un petit bateau de pêche qui s’éloignait du port, l’arrière illuminé par de puissantes lampes blanches. Des hommes dessus, sur le pétrole de la mer, avançant dans la nuit. Mais cette fois, ça ne m’a pas terrorisé, cette précarité de la lumière, ces tout petits humains sur l’océan gigantesque. Les lumières du port, au loin, et le noir mouvant de la mer entre nous, toute cette eau qui semble attendre de nous reprendre. Mais ce n’est pas par méchanceté, j’ai pensé; c’est plus fort qu’elle. La mer sent que nous sommes pleins d’elle et cherche juste à nous ramener à la maison. Ce n’était pas triste en fait. Face à l’océan, je me suis rendu compte que je n’avais plus peur du noir.

Le soir de mon arrivée, le car s’est arrêté près du débarcadère, et il n’y avait personne et rien d’ouvert, sauf l’office du tourisme, qui m’a demandé mon code postal. J’ai répondu «Paris» et mon coeur a fait un drôle de bond parce que c’est ça que ça me fait quand je pense à Paris. Le soleil était déjà en train de se cacher, parce que c’était la tombée de la nuit et j’ai remonté les rues dans le jour finissant jusqu’à chez Anne. La maison était là, avec son odeur de maison pas habitée toute l’année. J’ai posé mon sac, j’ai soufflé et je suis sorti faire des courses.

Tout était fermé, sauf le supermarché à l’entrée de la ville. Dans la rue principale, trois enseignes affichaient un panneau «A vendre». Un peu plus loin, dans la boulangerie près de la maison, il y avait deux pains et des biscottes, et rien d’autre. Je sais même pas comment il paye son électricité. En hiver, le village s’endort, d’un sommeil qu’il est difficile de ne pas prendre pour un coma mortel. Comment vivent les gens dans leurs maisons dont on ne devine rien, dans tout ce calme? Je mesure mon inadéquation permanente dès qu’on me sort de l’agitation de la grande ville, mais je crois que c’est aussi ce que je suis venu chercher, le silence, le sommeil, au pays des gens qui garent leur bateaux dans leur jardin durant les mois d’hiver. Que reste-t-il quand tout se tait.

Plus tard, j’ai eu des éclats de pleurs soudains, quand j’ai pensé à Michel, mon père, et que je me suis rendu compte que j’avais du mal à me souvenir de son visage. Je le reconnaîtrais s’il passait le pas de la porte, bien sûr, mais je ne pourrais plus le dessiner, je pense. Et pourtant, il est tellement là. Surtout dans ces maisons fraîches, dès que je quitte Paris. C’est chez moi aussi, la fraîcheur du matin qui nous empêche de quitter la couette, l’air humide, le calme, la grande cuisine. C’est chez moi mais je ne sais pas encore quoi faire de ces moments, avec ces fantômes, dans une maison.

C’est la nuit, le plus dur, évidemment. Parce que le jour, on marche. Mais la nuit, on se pose. Et la nuit tombe tôt en décembre. Le froid, ça va, il fait moins froid qu’à Paris. Du coup, c’est agréable de marcher et prendre le chemin de randonnée pour aller jusqu’au phare d’Eckmühl, au bout du monde. Puis c’est simple, c’est tout droit, c’est pas comme d’habitude, où tu dois faire gaffe, faire des choix. Là, tu fixes le phare et tu avances, sous les embruns et la bruime en écoutant de la musique libanaise, sans pleurer, parce que ça va tellement bien avec la plage bretonne qu’on dirait que ça a été composé pour. C’est de la musique de rives et de bateau, de la musique de gens qui attendent des marins.

On ne visite pas le phare l’hiver. A son pied, il y a un autre office du tourisme puisque nous sommes dans une autre ville, avec une autre dame qui me demande aussi mon code postal. Pas ma ville, mon code postal. J’ai encore une fois hésité à lui donner celui de ma naissance. Ou celui de Toronto. Ou celui d’Avignon, tiens. J’ai redis «Paris», parce que c’est là où j’habite. Nicolas m’a demandé si je comptais repartir, désormais. Il voulait dire au Canada. J’ai dit non, bien sûr que non. Mon code postal, c’est Paris. J’y suis pour moi, finalement, et pas parce que nous.

La Bretagne, c’est déjà un peu le Canada. C’est le même océan, et c’est peut-être cette eau, le pays que je cherche, mon atlantide pleine de monstres, où je pourrais enfin m’occuper des morceaux de gravier coincés dans mes plaies. Les bains de mer sont bons pour les blessures, on y baigne les chiens blessés pour aider à la cicatrisation. J’espère que ça marche aussi par osmose pour les enfants sauvages meurtris.

Je n’ai plus peur de la nuit parce que c’est moi le monstre dans le noir, qui rentre en claudiquant sur ses jambes à vif, le coeur plein d’amour dont il ne sait pas quoi faire. Les mots n’y font rien, en fait. Je ne parle la langue de personne et personne ne peut répondre à mes hurlements la nuit face aux vagues. Le vent souffle jusqu’à ce que je sois estourbi à force d’être brassé, mes larmes séchées. Il reste l’amour, alors, quand on arrive au bout des mots.