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L’armée pitoyable

Au moment où je me trouve sidéré, face à la brutalité insidieuse du gouvernement, des éditorialistes, de mes compatriotes, je tombe sur les mots de Nathalie Quintane, qui en plus d’être réchauffants, sont extrêmement libérateurs pour qui se débat avec les notions d’écriture, de littérature et de politique.

L’armée pitoyable équipée d’armes dérisoires est tout de même une armée et, comme toutes les armées en guerre, elle touche à l’atmosphère, elle change la vie (la sienne et celle des autres). Nietzsche dit d’une certaine manière que le ciel même en souffre ; mais le ciel en souffre-t-il ? Il perdure sous et sur les flèches, de couleur identique, brouillé seulement pour ceux que les flèches et les fléchettes piquent ou picotent. L’armée pitoyable ne blesse que les infirmes, les abattus et les malades (au sens de Nietzsche) avant d’être balayée et de ne demeurer dans le souvenir de personne. Courage, Frédéric, comment as-tu pu, toi, te laisser abattre, comment as-tu pu fléchir sous les flèches et les fléchettes, comment as-tu pu te tourner vers le ciel au moment où elles étaient au plus haut et ne pas simplement attendre la seconde où, redescendues, elles couvriraient le sol d’un tapis cliquetant, sonore au promeneur, et non-désagréable ; c’est parce que tu étais seul ; il ne faut pas rester seul, ni même avec un cheval ou avec un chat. Il faut être d’un optimisme noir ; positivement délirant. Il faut, du cœur de la classe moyenne, allumer au cul des flèches le grand incendie qui éclairera toute la ville, le pays entier.

 — Que faire des classes moyennes ? P.O.L., in Faire des gâteaux avec Nathalie Quintane, Lundi Matin, où on trouve également ceci:

LM : Tu dis aussi, dans un entretien, que ce qui s’est fait de mieux en matière de poésie dernièrement, c’était les tags, les slogans pour le mouvement contre la Loi Travail.

NQ : Je crois avoir compris une chose très récemment. C’est que les écrivains – comme moi j’allais dire -, pendant très longtemps se sont dit qu’ils étaient, en quelque sorte, les « gardiens de la langue ». Notre position politique est dans la langue. Elle est dans ce travail de la langue, dans la singularité de ce qu’on y joue, etc. Et si on va prendre des choses « à l’extérieur », c’est pour nourrir cette langue – y compris des éléments pauvres du discours médiatique ou des parlers populaires, par exemple. C’est un mouvement de l’extérieur vers le dedans, toujours. Ce dedans, c’est un peu comme… je ne dis pas une forteresse… mais il y a quand même un imaginaire de clôture chez les écrivains, et de quelque chose de l’ordre de la tenue – ça tient ; ça fait tenir. La littérature, c’est compact et c’est sacré. Même si on ne le dit plus parce que ça ne peut plus se dire, je crois qu’il y a une idée comme ça encore, même chez les plus jeunes. Et je crois qu’il faut penser au mouvement inverse. C’est-à-dire penser (à) la reprise, (à) la manière dont ça peut être repris, au dehors. Je cite souvent cet exemple de la phrase de Rimbaud que tout le monde connaît : « Changer la vie ». « Changer la vie », il l’écrit dans une lettre, dans un courrier qui n’est pas destiné à publication. Bon, ça reste dans les tiroirs et inconnu d’à peu près tout le monde pendant longtemps. Et puis, Dada et les surréalistes le reprennent, qui le sortent enfin, et qui l’adressent. Ce qui est important, c’est l’adresse. Les surréalistes, d’abord, se l’adressent à eux-mêmes – pour se donner du courage, disons ; en l’accrochant à Marx, ensuite. Et comme leur mouvement domine une bonne partie du XXe siècle, cette phrase-là va circuler à l’extérieur du Surréalisme. Et puis cette phrase fait son chemin… vraisemblablement, après-guerre, un peu tout le monde devait connaître les mots d’ordre rimbaldiens. C’était devenu des mots d’ordre, des slogans… comme des tags. De fait, ça a été tagué en 1968. Il y a certaines phrases qui se sont trouvées sur les murs à l’usage de tous, de tous ceux qui passaient. Cette fabrique de la reprise, c’est l’une des choses les plus intéressantes qui se soient passées depuis quelques années et ce printemps en particulier… Et la reprise d’une punchline apparemment foireuse de PNL est tout aussi significative, à mon avis, que celle d’un latinisme debordien. « Ouais, le rap, c’est d’ignobles homophobes, faut pas faire leur publicité… » Calmons-nous ! Le rap a une langue, a des langues, plein de langues. Elles peuvent rendre les frontières poreuses. Il faut voir la sortie homophobe en contexte – comme on lit la mention de l’Azur dans un vers de Mallarmé. En tous cas, ne pas voir que ça et effacer le reste, c’est-à-dire ces magnifiques banderoles.

Dans un portrait de l’écrivaine publié dans Le Monde, il est écrit :

Nathalie Quintane n’écrit pas d’essais, dit-elle, parce qu’elle ne sait pas faire de plans : « Tout se fait très intuitivement, au moment où j’écris, dit-elle. C’est pour cela que je ne suis pas essayiste, c’est pour cela que je n’écris pas de romans réellement : je suis très mauvaise pour mener une histoire du début à sa fin en passant par le milieu, en structurant. » Elle est écrivaine. C’est de la littérature, point.

Le titre de l »émission de France Culture consacrée à son dernier livre, Ultra-Proust, est une citation: «Trahissons la littérature pour qu’enfin elle vive».