dans textes

Les Jeux Joyeux

Alors c’est les Gay games, le nouvel ennemi de l’acceptation des homos ? Vraiment ? Vous savez quel est le souvenir que mes amis pédés ont le plus en communs ? C’est la composition des équipes en sport à l’école et le fait qu’on était toujours choisi en dernier. C’est comme ça que j’ai rencontré mon meilleur ami. C’est aussi comme ça que j’ai noué des amitiés avec des filles («Bon, bah Roncier, tu iras avec les filles.»), parce que les garçons rejetaient, déjà à cette époque, ceux qui ne marchaient pas au même pas.

Je connais les valeurs du sport. Mon père était prof d’éducation physique puis a fait toute sa carrière dans le Ministère Jeunesse et Sports. J’ai été biberonné avec. Toute mon enfance, j’ai essayé de lui faire plaisir en pratiquant le judo, le basket, le badminton, puis la natation, alors qu’à chaque fois, pour chaque sport, c’était une torture. J’étais physiquement malade avant d’y aller, sans avoir les mots pour l’expliquer et en portant en plus la culpabilité de ne pas réussir à intégrer ce monde aux si belles valeurs. Mais je me sentais en danger, exposé, j’étais tellement la cible parfaite pour la cruauté des enfants que j’attendais tout le temps que la sentence tombe, à tort ou à raison.

Par la pression paternelle poussé à choisir un sport qui enfin m’irait, dans un éclair de courage enfantin, j’ai demandé, en pensant qu’il refuserait, à faire de la danse classique. Mon père s’est tu, a serré les dents —lui aussi voulait me rendre plus fort, donc moins «féminin», par le sport— et m’a donné son accord, parce que pour lui, la pratique sportive était plus important que tout le reste.

J’ai adoré faire de la danse pendant 3 ans, je crois. J’étais le seul garçon de la troupe. J’avais une dizaine d’années. Les petites danseuses ne comprenaient pas pourquoi je faisais de la danse, ce «sport de fille». J’aimais ça mais entre la pression extérieur —«Tu fais de la DANSE?»— et la pression du groupe, c’est devenu intenable, en fait. Toujours sans avoir les mots pour le dire, j’ai arrêté.

Et avec ça, j’ai arrêté le sport. J’ai accepté l’idée que ce n’était pas pour moi. Je me suis conformé à l’image qu’on me renvoyait, celle du faible, du mec qui porte sur son corps la mollesse que le sexisme associe aux femmes et aux eunuques. Si je n’étais pas un vrai homme comme tout le monde le soupçonnait, je ne pouvais être un sportif.

Quand je suis sorti du placard, j’ai mis des mots sur ce que je vivais, ce que j’avais vécu. j’ai mieux compris la place qui m’étais assignée, et la liberté que j’avais d’en changer. J’ai rencontré un mec qui faisait du sport à Contrepied, le club gay de volley-ball. Et ça a été une révélation. Les vestiaires n’étaient plus un endroit dangereux ou agressif. Je pouvais faire du sport. Les folles étaient les meilleurs attaquantes. J’ai retrouvé le sport et j’ai réalisé que c’était un jeu. J’ai compris ce que mon père voulait que j’y trouve. Il n’avait juste pas compris que l’universalisme, en sport comme en politique, ne se décrète pas.

Confondre les effet de l’homophobie et notre réaction, en tant que communauté, à cette homophobie, est au mieux de la stupidité, au pire de l’homophobie. Vous pouvez regretter que l’homophobie et les discriminations rendent nécessaires l’affirmation de notre différence pour pouvoir juste exister, mais vous ne pouvez pas nous reprocher de nous battre avec l’une des seules armes que nous ayons : la visibilité.

Combien de sportifs de haut niveau sont out aujourd’hui ? Combien de modèles pour les jeunes LGBT, et les autres, pour savoir qu’on peut conjuguer sa pratique sportive et son identité, quelle qu’elle soit ? Et celles et ceux qui sont out, vous vous demandez comment ça s’est passé pour eux ?

Vous pouvez détester les grandes messes sportives, vous pouvez critiquer le règne de l’argent dans le milieu du sport, mais vous ne pouvez pas uniquement le faire quand il s’agit d’un événement de visibilité de la communauté LGBT. Quant à l’argument insultant que personne n’ose critiquer par peur de passer pour un ou une homophobe, il est inique, les tombereaux de merde qu’on se prend sur la gueule régulièrement montrent bien que personne ne se gène.

Plus généralement, refuser de mettre votre fierté de privilégiés de côté et refuser d’entendre ce qu’une minorité vous dit, dans ce cas que vous, en tant que membre de la société, n’avez pas réussi à créer un environnement suffisamment ouvert et sécuritaire pour que nous, pédés, gouines, trans et séropos, puissions venir jouer avec vous, c’est ça qui fait le lit de l’homophobie. Elle est là, la ségrégation, pas dans une manifestations ouvertes à toutes et tous.

En 2018, si mon dos ne m’a pas lâché d’ici-là, j’espère que j’aurai une équipe de volley aux Gay games. Et j’espère que j’aurai aussi des supporters hétéros. Sinon, je ferai sans vous.

13 Commentaires

  1. « Les vestiaires n’étaient plus un endroit dangereux ou agressif. » Ou pas, mais dans une acception très très très positive. ^^

  2. très beau et surtout très juste post…
    Merci de donner des augments que je me permettrai de reprendre sur twitter entre autre.
    Bons jeux à toi !

  3. Merci. J’aime. Énormément. Ce. Post.

  4. J’ai pas toujours été d’accord avec toi, mais cet article est très juste et très bon :)

  5. Bien d’accord, même si je rêve d’un temps où l’absence de discrimination rendra inutile la séparation.
    Une question sans doute bête d’hétérote qui n’a pas croisé la difficulté : pourquoi le judo et la natation posaient-ils problèmes ? Je comprends le côté humiliant des sports co lorsqu’on est considéré comme « différent », mais ceux-là et dans lesquels aucune « virile brutalité » n’est requise ?

  6. All > Merci :)

    Gilda > Le judo, c’était basé sur le contact, la force de son corps contre l’autre, avoir les pieds bien planté dans le sol (être sûr de soi…). C’est dur et souvent, les débutants confondent arts martiaux et castagne. Pour la natation, c’était un problème d’image du corps. J’étais le petit gros boudiné dans son speedo, féminisé à leurs yeux par l’absence de muscles.

  7. content de te découvrir à travers ce texte (entre autres). et comme je m’y reconnais aussi …
    merci!

  8. Merci pour ce post !

    Tu peux pas savoir à quel point ça me touche ce post là.
    Assigné comme le niveau « zero », par une de prof de sport dans tous les sports « d’équipe », j’y ai longtemps renoncé.

  9. Bravo pour ce merveilleux texte. Personnellement, en tant que lesbienne sportive, je n’ai jamais connu ces problèmes (j’étais plutôt choisie en premier dans les équipes), mais je comprends parfaitement ce que vous avez pu subir enfant.

    Mais surtout, ça ajoute de nouveaux arguments qu’on va pouvoir donner autour de nous pour expliquer encore et encore l’utilité des Gay Games (au boulot, en famille… Je suis déjà fatiguée rien que d’y penser).

  10. Ouais, faudrait pas oublier l’attitude des mecs les plus « athlètes » vis-à-vis de la folle de base dans certains clubs de sport pédés. Si t’es pas « A-list » (bien foutu, cute, branchouille) ni superbon dans ta pratique, tu te fais ostraciser tout autant que dans les clubs non pédés. J’ai vu ça de première main, j’ai fini par aller dans un club de quartier où, finalement, je me sens moins en compétition.
    L’homo est un loup pour l’homo.

Commentaires clos.