dans textes

Après

Rien de tel que le VIH pour vous ramener sur terre. Encore tout assommé après mon mariage, trois jours après exactement, je revois l’hématologue de Saint Louis et son sourire épatant. Les résultats sont bons, je le sais, si bons que le diagnostique sombre qui avait été envisagé au début de l’été est maintenant écarté. Indétectable; l’énergie que j’ai senti réinvestir mon corps pendant le mois d’août n’est pas pas une vue de l’esprit. Je vais mieux.

— Bon et bien voilà, maintenant, je veux que vous restiez indétectable, jusqu’à la retraite, au moins !
— Moi je suis partant, hein. Mais 70 ans, ça fait loin.

Elle sourit et ajoute :

— Je ne veux plus vous voir. Enfin, ça serait avec plaisir, mais j’espère que nous n’en aurons pas l’occasion.

Avant de partir, je lui tends un faire-part, c’est un peu étrange, mais je sais qu’elle sait, pour moi, c’est aussi une manière de dire merci à un praticien qui m’a remis sur pieds avant la date du mariage. On se sert la main et je la quitte pour trouver la pharmacie de l’hôpital.

Premier sous-sol. Plafond bas, gros tuyaux, sol qui couine, néons. Des chariots automatisés transportent des fichiers et des caisses en bipant, ralentissant quand ils passent près de nous. Un trottoir est dessiné au scotch orange.

Je trouve la pharmacie, comme perdue au milieu d’un parking. Je m’assois dans la petite salle d’attente et j’attends mon tour. L’homme avant moi semble exaspéré. Au guichet unique, deux jeunes femmes face à la pharmacienne, qui leur tend un sac en papier marron et qui demande :

— Mais personne ne vous a orienté ?
— Non, ça m’a surprise aussi.
— Attendez je vais les rappeler.

Elle prend son combiné.

— Oui, bonjour c’est la pharmacie. J’ai ici une jeune fille, suite à un viol et on ne lui a pas proposé d’aide psychologique. C’est normal ?
— (shshshsh)
— D’accord, donc il vaut mieux que je m’adresse à eux ?
— (shshsh)
— Merci beaucoup, au revoir.

Les deux amies sont visiblement un peu gênées parce que la salle est toute petite et que tout le monde a entendu. Elles se regardent et se sourient. L’homme qui est avant moi soupire bruyamment, visiblement il en a marre d’attendre. Moi, j’ai le cœur qui se serre un peu, je suis une éponge à larmes depuis le mariage, le lac est plein, de bonheur, de vie et de tristesse aussi, et je lève la tête pour ne pas pleurer sur mon ordonnance.

— Ça fait combien de temps ?
— 5 jours.
— Vous avez porté plainte ?
— J’y vais demain.
— Le plus tôt est le mieux, même si vous vous êtes lavée, ils vont quand même faire des prélèvements si ça fait moins d’une semaine. Vous n’êtes pas libre cet après-midi?
— Je serais obligée d’y aller seule et je ne veux pas.
— Je comprends. Donc vous avez vos médicaments. Deux à chaque repas. Je vais quand même rappeler le service concerné pour l’aide.

Le service concerné expliquera qu’il n’est pas concerné mais l’autre service concerné expliquera que oui, pour avoir accès à l’aide psychologique, il faut avoir porté plainte. La pharmacienne, à peine plus vieille que les deux jeunes femmes, lui explique comment faire et la procédure à suivre dans les jours qui viennent. Elles la remercient et s’en vont. L’homme soupire fortement, récupère à son tour ses médicaments et file.

J’approche du guichet.

— Bonjour. Je suis Monsieur Roncier, docteur G. vient de vous appeler.
— Ah oui, j’ai entendu parler de vous.
— En bien, j’espère.

Elle sourit, en tapant mon nom sur son ordinateur. Je dis, en rougissant :

— C’est bien ce que vous avez fait, pour la jeune fille.

Je vois ces joues qui tremblent un peu et sans lever les yeux de l’écran, elle me répond :

— Je pouvais pas la laisser comme ça.

On ne dit rien pendant quelques secondes. Elle continue à taper mes coordonnées, et elle me dit, en me tendant mon médoc allemand sous ATU:

— Vous avez de la chance, dit elle en souriant. Les comprimés ont l’air petits, la pilule sera plus facile à avaler.

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