dans textes

«C’est bien»

A la mairie du XIXe, j’ai été (presque) déçu, il n’y avait pas 150 journalistes pour m’accueillir. Je suis allé à l’État civil, j’ai pris un ticket pour la file Dossier de mariage et j’ai attendu, très peu, derrière un couple hétéro qui discutait de comment organiser son vin d’honneur sans vexer la famille.

Un panneau explique que la mairie n’a plus de créneaux disponibles avant fin juillet pour les mariages, je pensais que ça serait plus. Madame Mairie m’appelle. Elle est concentrée, je suis un peu sur mes gardes, je suis pas encore persuadé d’être à ma place ici, je lui demande calmement un dossier de mariage.

— C’est pour vous et votre…, me laisse-t-elle compléter.
— Mon compagnon, oui.
— Très bien. Vous êtes tous les deux Français?
— Non, il est libanais.
— AH! D’accord. Je reviens, asseyez vous.

Elle me laisse, pendant que je feuillette le dossier et je commence à énumérer dans ma tête les preuves que ce n’est pas un mariage blanc, tandis qu’elle revient avec un gros classeur.

— Faut que je regarde comment ça se passe, on a pas encore tous les papiers. D’ailleurs, vous m’excuserez pour le dossier, mais c’est un vieux.

Je lui assure qu’il n’y a pas de problème, je comprends tout à fait. Et effectivement, il n’y a pas de problème, au lieu d’une feuille de renseignements Épouse et une feuille Époux, il y a juste deux feuilles Époux et un sticker jaune fluo collé sur la couv’ qui indique que le dossier a été édité avant les modifications du code civil. #pouinbar.

Elle se pose en face de moi et m’explique les différentes pièces que nous devons produire.

— Dans le cas de votre compagnon, il doit demander un extrait de naissance traduit en Français, ainsi qu’un certificat de coutume ou de capacité matrimoniale, à demander au consulat du Liban.

Elle a l’air embêté.

— Je ne sais pas si ils vont vouloir vous le donner.
— Boarf, on est pas obligé de dire au Liban que c’est pour un mariage avec un homme, tente-je.

Elle me regarde sans rien dire.

— Oui, et s’ils refusent, on demandera un exemption. Ça, ça va dépendre des pays, de ceux qui reconnaissent le mariage pour tous. On a eu une formation, mais on a pas encore reçu tous les documents à ce sujet.

Là, je comprends que ce qui l’embête, c’est que je ne puisse pas traduire mon mariage au Liban. Ça me laisse coi parce que je ne comptais pas pouvoir le faire, de toutes façons. Depuis mon entrée à la mairie, je tends le dos parce que j’ai peur d’être mal accueilli, comme les torrents de haine qu’on lit tous les jours veulent me le faire croire, comme les regards agressifs me le rappellent dès que je sors de chez moi.

Et en face de moi, j’ai une personne qui me fait sentir qu’elle connaît l’importance de ma démarche et qu’elle en mesure la solennité, parce que c’est son métier.

Surpris, je lui demande s’ils déjà ont beaucoup de demandes suite à la loi.

— Oh non pas encore mais ça va venir et c’est super!

Elle s’anime tout d’un coup.

— Ouais, c’est chouette, ça va être bien, on est content. D’ailleurs, c’est aujourd’hui le premier, faut que je regarde les infos!

Elle me sourit avec sincérité et elle finit de me donner les informations, calmement, comme elle a commencé. Voilà, c’est aussi ça, la vraie vie.

Ce texte a été repris sur Rue89.

14 Commentaires

  1. Je sais pas trop quoi dire, maintenant que c’est ancré dans la réalité (j’ai regardé le direct à Montpellier, c’était très émouvant), alors je te souhaite simplement tout le bonheur du monde.

  2. Charles, ton récit est aussi beau que toi. Mais il n’est pas un conte : il n’est que ce que devrait être, dans notre pays des Droits des Hommes et des Femmes et des Autres et des Tous, la Vie de tous les jours.

    En tant que fonctionnaire, je peux dire à cette femme que je suis très fier d’être son collègue.

  3. je viens de passer a la mairie avec mon compagnon ( je suis une femme transgenre avec un etat civil masculin ) et ca s’est aussi bien passe malgre que le depute ump a vote contre le mariage

  4. Des jours comme ça et je suis encore plus fier de payer des impôts pour rémunérer un peu ces fonctionnaires qui on ne le répétera jamais assez font bien leur job ! Belle tranche de vie qui vient en miroir des derniers mois de haine et de bêtise.

  5. Il vaut mieux lire les « vrais journalistes », c’est-à-dire, ceux qui comme ici, racontent le journal de leur vie et de leurs expériences, que de s’en tenir à ce qui serait placardé par la presse… comme son nom l’indique, elle presse et compresse, plus qu’elle ne raconte ce qui se passe vraiment, comme dans une mairie donnée, un jour donné…

    Félicitations et beaucoup de bonheur pour votre mariage. Bienvenue dans le monde des tracas administratifs ! :-)

  6. Voilà qui est bien agréable à lire !

    Heureuse aussi de t’avoir rencontré en vrai !

Commentaires clos.