Apocalypse

Ya un truc dans l’air. Ils l’ont dit au journal. Y’a un truc dans l’air à Paris qui va nous rendre malade. Qui nous pique les yeux, qui nous fait pleurer. Ya un truc dans le ciel. Qui nous cache le soleil, qui réveille nos craintes animales et qui nous donne envie de retourner nous coucher pour ne plus jamais nous réveiller. Ça sent l’apocalypse, le basculement.

Je voudrais croire pour prier que ce soit l’arrivée du soleil, de l’amour et des larmes de joies, du syndrome de Stendhal. J’ai la peau à vif et le coeur aux bords des lèvres, mais je veux que ce soit à cause du changement de saison, des fleurs qui sortent de terre, du débourrage des bourgeons. De l’impatience de la sève. Je veux du vert, du beau, du chaud. De l’amour, encore, encore, encore. Je veux qu’on prenne soin les uns des autres. Que ce soit notre Révélation. Notre salutation au printemps.

Vanité

J’adore la lumière des chiottes des TGV. On dirait un miroir de maquillage de Broadway. Mais chaque photo que j’essaye de prendre avec cette lumière finit à la corbeille. La fois d’avant, j’avais le visage chevalin et inquiétant; dans celles-ci, on ne voit que mes rides. Effacer. Effacer. Effacer. Mais dans la dernière, je trouve mes joues bizarres. Mes pommettes un peu plus plates. Du coup, j’en reprends une série, et aucune ne semble corriger ça. Je laisse tomber et je retourne à ma place.

Peut-être que Franck à raison. J’ai juste perdu du poids et donc des joues. Et le visage que je découvre dessous est, je cite, «fatigué et asséché», parce que ça nous arrive à tous en prenant de l’âge. Mais je commence quand même à chercher «eviplera lypodistrophies» sur Google, et je trouve pas grand chose, mais j’ai quand même un peu peur: Et si mon traitement VIH avait des effets indésirables, finalement?

Je suis face à mon miroir, en train de me dire que je suis parano, que c’est pas possible. Mais aussi que c’est comme ça que naissent les effets indésirables. Ils n’existent pas avant que les patients ne les remarquent. Après tout, on a que deux ans de recul sur cette combinaison. Et mes jeans tombent un peu comme des sarouals, tellement j’ai perdu de fesses. Peut-être que les médocs jouent aux déménageurs bretons avec mes graisses.

On s’habitue à tout. Je vis avec le VIH, j’y pense moins, je pense surtout à prendre mon médoc. Quand tout va bien, ça semble si loin. Je vais à la gym. Les morceaux de mon coeur tiennent encore avec du scotch, et je continue à pleurer en recouvrant l’orange de mon mur, mais j’avance. Je vis. Je ne vais rien apprendre aux séropos qui m’ont précédé, c’est dur, cette attaque au visage. La possibilité de cette attaque au visage est dure. Ça me rappelle que je suis malade, ou que je pourrais l’être. Que même si tout va bien, tout ne va pas bien. Je vous jure que j’essaye, parce que je ne veux pas toujours être l’oiseau de mauvais augure, j’essaye de ne pas me plaindre, de ne pas broyer du noir. De ne pas spinner. Je positive, je vois le beau, je profite des rayons de soleil. Mais des fois, juste des fois, je trouve que c’est lourd. Et des fois, j’ai du mal à me trouver beau en photo.

J’ai effacé la photo, et j’ai pris rendez-vous chez mon docteur. Mon nouveau docteur. Parce que le docteur que j’aime tant est très malade, beaucoup plus malade que moi. Parce que c’est aussi ça, vivre avec le VIH en 2015, en France, c’est vivre peut-être plus longtemps que son médecin. Plus longtemps peut-être que vous. C’est avoir la possibilité de s’accorder le luxe de la vanité et cultiver la coquetterie de se trouver beau dans le miroir vieillissant. C’est vouloir, et avoir le droit d’espérer, du temps. Du temps pour prendre le train. Du temps pour prendre des photos idiotes et du temps pour en réussir une, peut-être, enfin, à la lumière de mon cabaret sanitaire.

Merci

J’ai tellement de raisons d’être reconnaissant, je vais essayer d’arrêter de me plaindre, même si j’ai envie de rester coucher toute la journée pour bercer le trou béant qui me sert de coeur en ce moment.

Alors je vais saluer ce nouveau cycle en remerciant les belles personnes qui ont su me rattraper quand j’ai chu. J’ai tellement de chance d’avoir autant d’amour autour de moi, des gens qui ont eu l’incroyable générosité de me choisir comme ami et de me faire sentir signifiant. Si j’étais croyant, j’irais poser un cierge pour vous apporter la félicité en 2015.

Que la nouvelle année vous soit aussi belle que votre bienveillance, qu’elle vous apporte amour, accomplissement et peut-être la paix. Je suis tellement, tellement heureux de vous connaître. Merci.

Au bout des mots

Tu descends vers la plage, c’est la nuit et tu ne vois pas grand chose, parce qu’il n’y a qu’un lampadaire tous les 20 mètres et pas dans toutes les rues. Ça sent la mer, tu sais que c’est c’est là mais tu ne sais pas exactement où elle est. Mes pas résonnent sur le gravier des trottoirs et j’ai peur de réveiller les gens, qu’ils sortent avec des fourches et des torches pour chasser l’étranger qui marche la nuit. Je m’attends à ce que les rideaux se fendent pour que les habitants du coin regardent qui est cet enfant sauvage qui marche au milieu de la route.

Tu tournes au coin d’une dernière rue, et la plage est là. Le bruit que j’entendais depuis la maison, ce n’était pas le vent, c’était les vagues. C’est fort et sourd et primal. Et notre corps le reconnaît immédiatement, ce mouvement, ce sel, cette masse poisseuse et ça nous prend au ventre et moi, ça me fait pleurer. J’ai regardé les vagues et j’ai pleuré comme un gamin fou, dans le village vide, à gros sanglots.

J’ai pleuré sur la fin de mon histoire d’amour, sur les moments qui ne seraient jamais, sur les hommes qui m’avaient oublié, déjà. J’ai pleuré sur l’homme qui n’était pas là, cette nuit, avec moi. Sur ceux qui ne me choisiraient pas. Sur celui qui m’avait choisi il y a si longtemps et qui était maintenant reparti. J’ai pleuré sur mes espoirs. J’ai pleuré mon coeur abîmé par les accidents d’amours et ma faiblesse de ne pas savoir mieux aimer.

Pas loin du rivage, il y avait un petit bateau de pêche qui s’éloignait du port, l’arrière illuminé par de puissantes lampes blanches. Des hommes dessus, sur le pétrole de la mer, avançant dans la nuit. Mais cette fois, ça ne m’a pas terrorisé, cette précarité de la lumière, ces tout petits humains sur l’océan gigantesque. Les lumières du port, au loin, et le noir mouvant de la mer entre nous, toute cette eau qui semble attendre de nous reprendre. Mais ce n’est pas par méchanceté, j’ai pensé; c’est plus fort qu’elle. La mer sent que nous sommes pleins d’elle et cherche juste à nous ramener à la maison. Ce n’était pas triste en fait. Face à l’océan, je me suis rendu compte que je n’avais plus peur du noir.

Le soir de mon arrivée, le car s’est arrêté près du débarcadère, et il n’y avait personne et rien d’ouvert, sauf l’office du tourisme, qui m’a demandé mon code postal. J’ai répondu «Paris» et mon coeur a fait un drôle de bond parce que c’est ça que ça me fait quand je pense à Paris. Le soleil était déjà en train de se cacher, parce que c’était la tombée de la nuit et j’ai remonté les rues dans le jour finissant jusqu’à chez Anne. La maison était là, avec son odeur de maison pas habitée toute l’année. J’ai posé mon sac, j’ai soufflé et je suis sorti faire des courses.

Tout était fermé, sauf le supermarché à l’entrée de la ville. Dans la rue principale, trois enseignes affichaient un panneau «A vendre». Un peu plus loin, dans la boulangerie près de la maison, il y avait deux pains et des biscottes, et rien d’autre. Je sais même pas comment il paye son électricité. En hiver, le village s’endort, d’un sommeil qu’il est difficile de ne pas prendre pour un coma mortel. Comment vivent les gens dans leurs maisons dont on ne devine rien, dans tout ce calme? Je mesure mon inadéquation permanente dès qu’on me sort de l’agitation de la grande ville, mais je crois que c’est aussi ce que je suis venu chercher, le silence, le sommeil, au pays des gens qui garent leur bateaux dans leur jardin durant les mois d’hiver. Que reste-t-il quand tout se tait.

Plus tard, j’ai eu des éclats de pleurs soudains, quand j’ai pensé à Michel, mon père, et que je me suis rendu compte que j’avais du mal à me souvenir de son visage. Je le reconnaîtrais s’il passait le pas de la porte, bien sûr, mais je ne pourrais plus le dessiner, je pense. Et pourtant, il est tellement là. Surtout dans ces maisons fraîches, dès que je quitte Paris. C’est chez moi aussi, la fraîcheur du matin qui nous empêche de quitter la couette, l’air humide, le calme, la grande cuisine. C’est chez moi mais je ne sais pas encore quoi faire de ces moments, avec ces fantômes, dans une maison.

C’est la nuit, le plus dur, évidemment. Parce que le jour, on marche. Mais la nuit, on se pose. Et la nuit tombe tôt en décembre. Le froid, ça va, il fait moins froid qu’à Paris. Du coup, c’est agréable de marcher et prendre le chemin de randonnée pour aller jusqu’au phare d’Eckmühl, au bout du monde. Puis c’est simple, c’est tout droit, c’est pas comme d’habitude, où tu dois faire gaffe, faire des choix. Là, tu fixes le phare et tu avances, sous les embruns et la bruime en écoutant de la musique libanaise, sans pleurer, parce que ça va tellement bien avec la plage bretonne qu’on dirait que ça a été composé pour. C’est de la musique de rives et de bateau, de la musique de gens qui attendent des marins.

On ne visite pas le phare l’hiver. A son pied, il y a un autre office du tourisme puisque nous sommes dans une autre ville, avec une autre dame qui me demande aussi mon code postal. Pas ma ville, mon code postal. J’ai encore une fois hésité à lui donner celui de ma naissance. Ou celui de Toronto. Ou celui d’Avignon, tiens. J’ai redis «Paris», parce que c’est là où j’habite. Nicolas m’a demandé si je comptais repartir, désormais. Il voulait dire au Canada. J’ai dit non, bien sûr que non. Mon code postal, c’est Paris. J’y suis pour moi, finalement, et pas parce que nous.

La Bretagne, c’est déjà un peu le Canada. C’est le même océan, et c’est peut-être cette eau, le pays que je cherche, mon atlantide pleine de monstres, où je pourrais enfin m’occuper des morceaux de gravier coincés dans mes plaies. Les bains de mer sont bons pour les blessures, on y baigne les chiens blessés pour aider à la cicatrisation. J’espère que ça marche aussi par osmose pour les enfants sauvages meurtris.

Je n’ai plus peur de la nuit parce que c’est moi le monstre dans le noir, qui rentre en claudiquant sur ses jambes à vif, le coeur plein d’amour dont il ne sait pas quoi faire. Les mots n’y font rien, en fait. Je ne parle la langue de personne et personne ne peut répondre à mes hurlements la nuit face aux vagues. Le vent souffle jusqu’à ce que je sois estourbi à force d’être brassé, mes larmes séchées. Il reste l’amour, alors, quand on arrive au bout des mots.

Astres

Je suis venu à croire que si certains homos passent autant de temps à faire du sport, c’est principalement pour se préparer à l’impact des corps étrangers. Ils se disent peut-être que s’ils étaient plus forts, plus tendus, plus durs, mieux gainés, ils ne risqueraient pas d’être atomisés par la collision qui résulte du heurt de deux matérialités et qu’ils ressortiraient indemnes du cataclysme des corps.

A défaut d’être fort, ou noble, ou juste musclé, j’absorbe chaque astre qui s’écrase sur moi comme l’eau accueille le plongeur maladroit. Je ferme les yeux en accompagnant les ondes résultant du choc et j’attends le tsunami qui ne manquera pas de me balayer. Ce n’est pas de la témérité, c’est la seule chose que je peux faire, attendre que les débris résultant de notre rencontre s’amalgament en satellites merveilleux et nous éclairent dans la nuit.

Tsunami

Certains matins, j’émerge le souffle court, avec l’impression de me réveiller sur une plage dévastée par un tsunami. Les épaules crispées, les yeux collés, les jambes courbaturées. Le corps lent, comme surpris d’être en vie. Plus rien, à cet instant, ne semble avoir d’importance, et ma propre existence, aussi miraculeuse soit-elle, semble, à ce moment, ne faire aucun sens. La flamme est noyée. L’équipage a disparu. Restent les braises, tout au fond du ventre, pas loin de la cage dans laquelle s’agite le virus. Je suis un golem de débris dans une foule de gens blessés, qui ne savent pas à quoi ils ont échappé.

Les bûcherons

Ils viennent d’où, ces hommes? Ceux qui nous coupent le souffle, ceux dont on veut l’attention, ceux dont on sait qu’on ne pourra jamais croire à leur amour, ou même leur intérêt, parce qu’on ne pourra jamais s’en croire digne. Ils sont le pire de notre vie amoureuse, ils sont ces moments d’obsession absolue, de soif inextinguible, de peur crasse d’abandon, d’incendie sous nos reins, entre nos jambes. Quand on ne les connaît pas, on court vers leur lumière pour s’y brûler. Quand on les tient entre nos mains, on voudrait les serrer jusqu’à les assimiler, les dévorer, pour que jamais ils ne partent. Leur odeur, leur sueur, leurs poils, leur barbe, leur cri, leur sexe, leur folie. A moi. Pour mon désir, contre mes failles, dans lesquelles ils glissent leurs coins avant de me fendre comme une bûche bien sèche. Et ils continuent, des années après, à surgir dans nos pensées et à faire trembler nos châteaux de cartes quotidiens. On ne les épouse pas. Mais on passe toute notre vie avec. Je les hais; je les aime tellement.

Le discours d’une reine

— Discours de Panti au théâtre national irlandais, the Abbey, février 2014 (Sous-titres français disponibles).

Il n’y a pas qu’en France que les lobbies catholiques traditionalistes oeuvrent pour maintenir les homos dans leur état de sous-citoyens. En Ireland aussi, les réacs ont bien compris que la bataille se jouait aussi sur le sens des mots.

Mon ami Cormac, qui a posté la vidéo sur FB, nous donne un peu de contexte pour la video ci-dessus (même si le discours est suffisamment fort pour se suffire à lui-même): Suite à des menaces juridiques émanant du Iona Institute, un groupe de lobby traditionaliste, la chaîne publique irlandaise RTÉ a censuré sur internet un épisode du Saturday Night Show local diffusé précédemment (thanks Paddy for the link) dans lequel Rory O’Neill (alias Panti de son noms de drag queen) avait appelé quelques-uns des membres du groupe des homophobes. Une semaine plus tard, RTÉ a diffusé des excuses au groupe et payé 85.000 € en «dommages».

Tout ceci parce que Panti avait traité d’homophobes des gens qui militent pour que les homos soient traités moins bien ou différemment que les hétéros. Sommée de s’expliquer de toute part, elle a découvert qu’aujourd’hui en Ireland, tant qu’on est pas mis en prison ou attaqué physiquement, on ne peut pas se dire victime d’homophobie.

Le traitement journalistique est tout aussi hallucinant, ne parlant que l’«insulte» qu’a proférée Panti; et c’est là que se trouve le renversement sémantique le plus vicieux de l’histoire: Les victimes de l’homophobie sont donc désormais les homophobes.

Ça ne vous rappelle rien? Exactement, ce sont les mêmes mécanismes que ceux employés par les ligues réactionnaires que nous voyons dans les rues françaises ces jours-ci. Tordre la définition des mots à leur avantage, en particulier concernant l’homophobie, parce qu’ils savent qu’ils n’est plus possible en 2014 d’être catalogué publiquement homophobe, mais qu’ils ne sont bien sûr pas pour l’égalité. C’est ce qu’essaye, péniblement, de faire croire les 3 pédés qu’ils ont recruté dans leurs rangs : On pourrait militer contre certains droits, sans être homophobes. Et bien non.

C’est comme le sexisme: Il n’y a pas de juste milieu. On ne peut pas être «un petit peu» homophobe. On est soit sexiste, soit féministe. On est pour l’égalité ou on est contre. Être contre le mariage pour tous les couples, c’est être homophobe. Refuser la PMA aux seules lesbiennes, c’est être lesbophobe. Refuser des papiers aux seuls trans, c’est être transphobe.

Ce n’est pas aux homophobes de définir l’homophobie. C’est à nous, qui en souffrons, de le faire. C’est à nous de choisir nos champs de bataille, pas à eux. Encore une fois, c’est une folle qui monte au front, pour nous le rappeler.

[Edit 6/02/14]

La réaction de Dan Savage :

So consider this post a thank you note to shitty bigot John Waters and shitty bigot Breda O’Brien and all the shitty bigots at the Iona Institute. Thank you for bringing Panti Bliss to our attention. Thanks to your stupidity and Rory « Panti Bliss » O’Neill’s eloquence, Panti has gained an international following. And if you shitty motherfuckers are dumb enough to sue Panti, know this: she not only has thousands of supporters in Ireland, she has thousands of new supporters all over the world. Myself included. And we will spread the word and we will raise money and we will call you shitty fucking homophobes without a moment’s hesitation. Because you’re a bunch of shitty fucking homophobes.

Stupid Irish Homophobes and Their Big Homophobic Fail, The Stranger.

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[Edit 7/02/14]

Rue89 parle du discours de Panti, en titrant: «Je ne vous déteste pas» : le discours brillant d’une drag-queen irlandaise contre l’homophobie. Tout est dit dans ce titre : Il faut d’abord et avant toute chose rassurer les hétéros, parce que tout le monde sait que quand on l’ouvre en tant que pédé, c’est toujours une agression pour les mecs hétéros, avant même d’être entendable. Et toujours pour rassurer ses lecteurs, et probablement lui-même, le journaliste décide aussi de citer LE passage qui déresponsabilise les hétéros de l’homophobie parce que «nous sommes dans une société homophobe», assimilant ainsi les hétéros à des victimes, au même titre que les homos. Pour parler d’un discours dénonçant la perversion de transformer les homophobes en premières victimes de l’homophobie, fallait le faire. Personne ne veut être le Méchant de l’histoire, mais un jour, va falloir assumer. La citation tronquée choisie finissait par «Mais parfois, je me déteste moi-même. Je me déteste parce que je me surveille lorsque je suis à un passage piéton. Et parfois je vous déteste parce que vous me faites ça.» Indeed.

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(En attendant, vous pouvez toujours répondre «Yes» à ce sondage en ligne, http://aretheionainstitutehomophobic.com)

Les Jeux Joyeux

Alors c’est les Gay games, le nouvel ennemi de l’acceptation des homos ? Vraiment ? Vous savez quel est le souvenir que mes amis pédés ont le plus en communs ? C’est la composition des équipes en sport à l’école et le fait qu’on était toujours choisi en dernier. C’est comme ça que j’ai rencontré mon meilleur ami. C’est aussi comme ça que j’ai noué des amitiés avec des filles («Bon, bah Roncier, tu iras avec les filles.»), parce que les garçons rejetaient, déjà à cette époque, ceux qui ne marchaient pas au même pas.

Je connais les valeurs du sport. Mon père était prof d’éducation physique puis a fait toute sa carrière dans le Ministère Jeunesse et Sports. J’ai été biberonné avec. Toute mon enfance, j’ai essayé de lui faire plaisir en pratiquant le judo, le basket, le badminton, puis la natation, alors qu’à chaque fois, pour chaque sport, c’était une torture. J’étais physiquement malade avant d’y aller, sans avoir les mots pour l’expliquer et en portant en plus la culpabilité de ne pas réussir à intégrer ce monde aux si belles valeurs. Mais je me sentais en danger, exposé, j’étais tellement la cible parfaite pour la cruauté des enfants que j’attendais tout le temps que la sentence tombe, à tort ou à raison.

Par la pression paternelle poussé à choisir un sport qui enfin m’irait, dans un éclair de courage enfantin, j’ai demandé, en pensant qu’il refuserait, à faire de la danse classique. Mon père s’est tu, a serré les dents —lui aussi voulait me rendre plus fort, donc moins «féminin», par le sport— et m’a donné son accord, parce que pour lui, la pratique sportive était plus important que tout le reste.

J’ai adoré faire de la danse pendant 3 ans, je crois. J’étais le seul garçon de la troupe. J’avais une dizaine d’années. Les petites danseuses ne comprenaient pas pourquoi je faisais de la danse, ce «sport de fille». J’aimais ça mais entre la pression extérieur —«Tu fais de la DANSE?»— et la pression du groupe, c’est devenu intenable, en fait. Toujours sans avoir les mots pour le dire, j’ai arrêté.

Et avec ça, j’ai arrêté le sport. J’ai accepté l’idée que ce n’était pas pour moi. Je me suis conformé à l’image qu’on me renvoyait, celle du faible, du mec qui porte sur son corps la mollesse que le sexisme associe aux femmes et aux eunuques. Si je n’étais pas un vrai homme comme tout le monde le soupçonnait, je ne pouvais être un sportif.

Quand je suis sorti du placard, j’ai mis des mots sur ce que je vivais, ce que j’avais vécu. j’ai mieux compris la place qui m’étais assignée, et la liberté que j’avais d’en changer. J’ai rencontré un mec qui faisait du sport à Contrepied, le club gay de volley-ball. Et ça a été une révélation. Les vestiaires n’étaient plus un endroit dangereux ou agressif. Je pouvais faire du sport. Les folles étaient les meilleurs attaquantes. J’ai retrouvé le sport et j’ai réalisé que c’était un jeu. J’ai compris ce que mon père voulait que j’y trouve. Il n’avait juste pas compris que l’universalisme, en sport comme en politique, ne se décrète pas.

Confondre les effet de l’homophobie et notre réaction, en tant que communauté, à cette homophobie, est au mieux de la stupidité, au pire de l’homophobie. Vous pouvez regretter que l’homophobie et les discriminations rendent nécessaires l’affirmation de notre différence pour pouvoir juste exister, mais vous ne pouvez pas nous reprocher de nous battre avec l’une des seules armes que nous ayons : la visibilité.

Combien de sportifs de haut niveau sont out aujourd’hui ? Combien de modèles pour les jeunes LGBT, et les autres, pour savoir qu’on peut conjuguer sa pratique sportive et son identité, quelle qu’elle soit ? Et celles et ceux qui sont out, vous vous demandez comment ça s’est passé pour eux ?

Vous pouvez détester les grandes messes sportives, vous pouvez critiquer le règne de l’argent dans le milieu du sport, mais vous ne pouvez pas uniquement le faire quand il s’agit d’un événement de visibilité de la communauté LGBT. Quant à l’argument insultant que personne n’ose critiquer par peur de passer pour un ou une homophobe, il est inique, les tombereaux de merde qu’on se prend sur la gueule régulièrement montrent bien que personne ne se gène.

Plus généralement, refuser de mettre votre fierté de privilégiés de côté et refuser d’entendre ce qu’une minorité vous dit, dans ce cas que vous, en tant que membre de la société, n’avez pas réussi à créer un environnement suffisamment ouvert et sécuritaire pour que nous, pédés, gouines, trans et séropos, puissions venir jouer avec vous, c’est ça qui fait le lit de l’homophobie. Elle est là, la ségrégation, pas dans une manifestations ouvertes à toutes et tous.

En 2018, si mon dos ne m’a pas lâché d’ici-là, j’espère que j’aurai une équipe de volley aux Gay games. Et j’espère que j’aurai aussi des supporters hétéros. Sinon, je ferai sans vous.

Après

Rien de tel que le VIH pour vous ramener sur terre. Encore tout assommé après mon mariage, trois jours après exactement, je revois l’hématologue de Saint Louis et son sourire épatant. Les résultats sont bons, je le sais, si bons que le diagnostique sombre qui avait été envisagé au début de l’été est maintenant écarté. Indétectable; l’énergie que j’ai senti réinvestir mon corps pendant le mois d’août n’est pas pas une vue de l’esprit. Je vais mieux.

— Bon et bien voilà, maintenant, je veux que vous restiez indétectable, jusqu’à la retraite, au moins !
— Moi je suis partant, hein. Mais 70 ans, ça fait loin.

Elle sourit et ajoute :

— Je ne veux plus vous voir. Enfin, ça serait avec plaisir, mais j’espère que nous n’en aurons pas l’occasion.

Avant de partir, je lui tends un faire-part, c’est un peu étrange, mais je sais qu’elle sait, pour moi, c’est aussi une manière de dire merci à un praticien qui m’a remis sur pieds avant la date du mariage. On se sert la main et je la quitte pour trouver la pharmacie de l’hôpital.

Premier sous-sol. Plafond bas, gros tuyaux, sol qui couine, néons. Des chariots automatisés transportent des fichiers et des caisses en bipant, ralentissant quand ils passent près de nous. Un trottoir est dessiné au scotch orange.

Je trouve la pharmacie, comme perdue au milieu d’un parking. Je m’assois dans la petite salle d’attente et j’attends mon tour. L’homme avant moi semble exaspéré. Au guichet unique, deux jeunes femmes face à la pharmacienne, qui leur tend un sac en papier marron et qui demande :

— Mais personne ne vous a orienté ?
— Non, ça m’a surprise aussi.
— Attendez je vais les rappeler.

Elle prend son combiné.

— Oui, bonjour c’est la pharmacie. J’ai ici une jeune fille, suite à un viol et on ne lui a pas proposé d’aide psychologique. C’est normal ?
— (shshshsh)
— D’accord, donc il vaut mieux que je m’adresse à eux ?
— (shshsh)
— Merci beaucoup, au revoir.

Les deux amies sont visiblement un peu gênées parce que la salle est toute petite et que tout le monde a entendu. Elles se regardent et se sourient. L’homme qui est avant moi soupire bruyamment, visiblement il en a marre d’attendre. Moi, j’ai le cœur qui se serre un peu, je suis une éponge à larmes depuis le mariage, le lac est plein, de bonheur, de vie et de tristesse aussi, et je lève la tête pour ne pas pleurer sur mon ordonnance.

— Ça fait combien de temps ?
— 5 jours.
— Vous avez porté plainte ?
— J’y vais demain.
— Le plus tôt est le mieux, même si vous vous êtes lavée, ils vont quand même faire des prélèvements si ça fait moins d’une semaine. Vous n’êtes pas libre cet après-midi?
— Je serais obligée d’y aller seule et je ne veux pas.
— Je comprends. Donc vous avez vos médicaments. Deux à chaque repas. Je vais quand même rappeler le service concerné pour l’aide.

Le service concerné expliquera qu’il n’est pas concerné mais l’autre service concerné expliquera que oui, pour avoir accès à l’aide psychologique, il faut avoir porté plainte. La pharmacienne, à peine plus vieille que les deux jeunes femmes, lui explique comment faire et la procédure à suivre dans les jours qui viennent. Elles la remercient et s’en vont. L’homme soupire fortement, récupère à son tour ses médicaments et file.

J’approche du guichet.

— Bonjour. Je suis Monsieur Roncier, docteur G. vient de vous appeler.
— Ah oui, j’ai entendu parler de vous.
— En bien, j’espère.

Elle sourit, en tapant mon nom sur son ordinateur. Je dis, en rougissant :

— C’est bien ce que vous avez fait, pour la jeune fille.

Je vois ces joues qui tremblent un peu et sans lever les yeux de l’écran, elle me répond :

— Je pouvais pas la laisser comme ça.

On ne dit rien pendant quelques secondes. Elle continue à taper mes coordonnées, et elle me dit, en me tendant mon médoc allemand sous ATU:

— Vous avez de la chance, dit elle en souriant. Les comprimés ont l’air petits, la pilule sera plus facile à avaler.