Le chant du canari

Hoya Bella

Quand j’arrive à dormir, je fais des rêves inquiétants. Je suis à l’intérieur d’un gigantesque corps humain collectif, où chacun est occupé à essayer de comprendre quelle est sa place dans la machine globale. Pas d’open space, nous sommes chacun dans notre petit espace, à appliquer des instructions qui ne nous sont pas explicitées mais que nous connaissons, manœuvrant dans cette obscurité sémantique pour essayer de corriger les déséquilibres du robot géant. Toujours sans qu’on sache pourquoi, la Direction, les Hautes Sphères, décident de parquer le géant sur une planète inconnue, et quittent le collectif dans une flottille des vaisseaux spatiaux dépareillés pour se garer sur la montagne voisine. Nous sommes seuls, alors, dans le corps désormais ingouverné et inamovible, exposés dans notre collectif échoué, isolés face à la menace des autochtones chevaucheurs de tigres bleus. Malgré de petites victoires, nous savons, nous, ceux ne peuvent pas fuir, que notre guerrilla de cubicule ne nous sauvera pas. Tout au plus, elle retardera l’avancé de ces dangers muets et sourds, comme la porte de ma cabine ne peut résister qu’un moment à leur force aveugle. Quand l’une des créatures arrive à passer son bras à travers la ventilation, et va m’attraper par les cheveux, je décide de me réveiller. 

Pendant tout le rêve, je suis très calme, beaucoup plus calme que je ne le suis en ce moment dans la réalité, où j’alterne entre colère sombre et résignation, entre empathie et incompréhension profonde, sans jamais trouver un milieu qui me permettrait de me reposer. Quand j’ouvre les yeux, je suis las, comme celui qui sait qu’il va devoir recommencer le scénario des nuits encore et encore, pour essayer de donner finalement du sens à notre ensemble et tenter de nous protéger.

Personne n’écoute les canaris des mines, nos minorités, nos vies exposées, nous qui n’avons pas le privilège d’affirmer que demain, «ça ira mieux», parce que nous savons que ça n’ira pas mieux par défaut, que nous devrons arracher ce mieux, juste pour pouvoir survivre.

Nous vous avons prévenu que la Manif pour tous, ça n’était pas que des passéistes rigolos, mais la résurgence glaçante de la Réaction sous une forme moderne, terriblement efficace, autour de laquelle se redéfinirait la droite pour mieux nous sacrifier.

Nous vous avons dit que les attaques dont sont victimes les femmes et les personnes homosexuelles, dans la rue ou sur le net, étaient graves et qu’elles étaient le signe d’un déséquilibre profond et pathogène de notre société, qu’ils ne s’agissaient pas «seulement» de trolls.

Nous vous avons dit que les actes et les paroles racistes les plus infâmes avaient désormais toute license de circuler, sans ne rencontrer le plus souvent qu’un haussement d’épaule, et que ce n’était pas légitime qu’on accepte qu’une partie de nous soit ainsi traitée.

Nous vous avons dit qu’il y avait un problème avec la presse et la majeure partie de l’éditocratie politique hors sol qui continuait de servir la soupe aux dirigeants au lieu de les tenir redevables en leur posant de vraies questions qui feraient trébucher leur communication.

Nous vous avons dit qu’attaquer les malades, remettre en cause la sécurité sociale, stigmatiser les chômeurs et les précaires, c’était dangereux pour la santé de toutes et tous, en plus d’être inique.

Nous vous avons dit que le système agroalimentaire qu’on entretient depuis des années fabrique des produits inaptes à la consommation humaine et que notre dépendance au pétrole nous tue, bien plus vite qu’on veut le reconnaitre. L’air est vicié, littéralement.

Le refus obstiné de reconnaitre les systèmes d’oppression à l’oeuvre pour ne retenir que des actes isolés nous a menés à l’impasse dans laquelle on se trouve aujourd’hui. On ne peut pas lutter contre l’homophobie, le sexisme ou le racisme quand on refuse de les voir pour ce qu’ils sont, des ensembles complexes de dimension systémique, où une partie de la population s’accroche à ses privilèges face à une minorité. On ne peut pas lutter contre un ennemi qu’on refuse d’admettre.

Aujourd’hui, plus de quarante pour cent des électeurs sont prêts à voter pour un candidat d’extrême-droite, et en délicatesse avec la justice, que ce soit Fillon ou Le Pen. Bon, même ce chiffre n’est pas fiable, puisqu’il nous est fourni par des sondages qui ont régulièrement montré leur absence de pertinence. Mais on sait qu’ils sont beaucoup. Seule certitude, dans un pays qui tourne rond, ces personnes n’auraient jamais dû avoir la moindre chance d’être candidates, et encore moins élues. 

Le Pen, candidate du parti fondé par des collaborateurs et des anciens SS, refuse de rembourser l’argent qu’elle a volé à l’Europe et refuse également de retirer sa candidature en cas de mise en examen, parce qu’elle récuse le pouvoir des juges. Aucune tache ne semble coller sur le profil de cette millionaire qui a dissimulé, comme son père, son patrimoine et que son parti est le parti touché par le plus d’affaires judiciaires. Une candidate, qui passe ses journées à nous chanter le refrain rance de la souveraineté nationale, après avoir emprunté de l’argent à des banques russes, qui bénéficie du soutien d’une flotte d’internautes Poutinistes s’apprêtant à utiliser en masse des bots et à attaquer les autres candidats.

Fillon, lui, continue de faire campagne sur la probité, et a décidé de rester candidat alors qu’il est mis en cause dans plusieurs affaires, dont une d’emploi fictif. Sans aucune gène, il continue à désigner les «fraudeurs», les étrangers, les précaires et les personnes homosexuelles comme ses adversaires, pendant que les éditorialistes politiques télévisuels continuent à le défendre, dénonçant la «dictature» de la transparence et en critiquant le travail journalistique réalisé par leurs consoeurs et confrères. Ainsi, Franz-Olivier Giesbert, trempé dans l’affaire Fillon via son épouse et la Revue des deux mondes, continue de publier ses tribunes surréalistes, attaquant à la fois et dans le désordre, la transparence, la justice et les utilisateurs de Twitter. Les journalistes, lorsqu’ils ont été convoqués par ce même candidat, n’ont pas jugé bon de lui poser des questions sur les affaires en cours, et n’ont pas non plus jugés bon de défendre la seule journaliste qui a osé l’interpeller quand elle s’est faite attaquer par le candidat. Des attaques qui se sont ensuite étendues à la famille du rédacteur en chef pour devenir une campagne de dénigrement en règle. Sans presse qui fonctionne, pas d’information et sans information, impossible de se former une opinion pertinente. Reste la peur comme seul compas.

En attendant la fin du monde, la police, qui a des pouvoirs exceptionnels grâce à l’état d’urgence, continue de tuer et violer des adolescents noirs et arabes, sans que ça gène vraiment la majorité («Tu comprends, leur travail est difficile.»). La moitié des forces de police vote Front National et j’ai des sueurs froides en pensant à l’impunité dont ils bénéficieront sous un régime Le Pen. La réponse du pouvoir socialiste à cette menace: assouplir les règles de légitime défense pour les policiers, durcir les peines pour outrages aux forces de l’ordre et autoriser l’anonymat des enquêteurs.

Soyons honnêtes, la plupart des électeurs et des électrices sont capable de voter pour Le Pen parce qu’ils ne pensent pas vraiment qu’ils auront à supporter les conséquences de cette élection, puisqu’ils ne sont pas, à leurs yeux, ni des feignants, ni des resquilleurs, ni des pervers, ni des étrangers. Ils n’ont pas peur de la police, innocents qu’ils sont. Les électeurs de Fillon, eux, je pense que c’est très légèrement différent, ils veulent viscéralement voir la droite retourner à sa place légitime, au pouvoir. Je crois qu’ils vivent toute parenthèse de gouvernement de gauche comme un coup d’état et ils sont prêts à soutenir n’importe quel cheval boiteux pour y remédier.

De l’autre côté de la mer, loin dans une autre langue, Donald Trump, star de télé-réalité, entrepreneur raté, a réussi à se faire élire grâce à l’aide des chrétiens fondamentalistes, et installe un gouvernement fasciste, ciblant les femmes et les musulmans américains, refusant de reconnaître que les Juifs ont été les cibles principales de l’Holocauste et critiquant ouvertement l’indépendance de la justice. Les mécanismes qui ont porté Le Pen aux marches du pouvoir, sont certes différent de ceux qui ont mené Trump à la présidence des États-Unis, mais le résultat sera le même. Elle imposera ses décisions politiques arbitraires, les attaques contre les minorités vont exploser sans que la majorité ne réagisse, parce que ses idées sont partout. Elles ont migré par capillarité jusqu’à la gauche du spectre politique, une gauche qui est parfois incapable de comprendre que le respect de ceux qui parlent pour eux-mêmes, et le libre choix de ce qu’on fait de son corps et de son cul sont au coeur de ce qu’elle devrait défendre. 

Quand bien même Le Pen perdrait, je ne vois pas comment on pourrait se réjouir. Je refuse par avance votre invitation à la grande célébration républicaine qui suivrait une victoire d’un autre candidat de droite. Ne comptez pas sur moi pour me réjouir d’avoir éviter la sortie de route, alors que celle-ci nous mène au ravin.

Je vous le dis, comme nous avons déjà essayé de vous le chanter sous tous les tons: Ils viendront pour vous. Ils vont commencer par nous, les minorités, vous allez mettre du temps à réagir, il y aura des morts. Et ils se tourneront vers vous, rognant vos droits pour aller encore plus loin dans ce qu’ils portent par essence, le fascisme.

Voilà ce qui tourne dans mes nuits, quand j’ai peur de ce que demain sera fait, pour moi et les personnes qui me sont chères, quand je me demande si ce pays saura me protéger de ce qu’il a créé. 

Impénitent

Je ne sais pas si George Michael est mort des suites d’une infection par le VIH, et pourtant, évidemment, j’y pense.

Le diable est dans les détails, dans les raccourcis et les associations faciles: Les homosexuels meurent jeunes du sida. George Michael était gay, il en a parlé, dans sa musique et en entretien. C’est le VIH qui a retardé son coming out. C’est le VIH qui a emporté son compagnon. La pneumonie dont il a souffert il y a quelques années, ça ressemble à celles des premiers moments du stade sida. La drogue aussi, c’est dans le champ sémantique de l’épidémie de VIH. C’est une maladie de drogué, le sida. Et surtout, un homme gay, beau, incandescent, sexualisé, impénitent, ça meurt du sida, parce que tout se paye. Je ressens encore cette vague culpabilité de le trouver beau comme un dieu, avec ses poils, ses perles à l’épaule, le carré de sa mâchoire. Sublimement pédé; trop, même pour beaucoup de pédés. Il était beau comme c’était pas permis. 

Peut-être qu’il est mort des suites d’une l’infection par le VIH, mais en fait, on s’en fout, ça n’aurait rien de gênant, ni de glorieux, dans l’absolu. Ce qui est indécent, c’est qu’il soit impossible de parler normalement de cette maladie, 30 ans après sa découverte. Si on s’expose, on est réduit à ça, si on se tait, on joue le jeu de la honte et de la stigmatisation.

Cette question, formulée ou non, s’invite à chaque enterrement de pédé, avec plus ou moins de gêne. Quand on est homo, le VIH marche dans le cortège funéraire. «Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés»; nous vivons, et nous mourrons, tous, avec le VIH. C’est un fait, dont nous n’avons pas à nous excuser, et qui appelle la délicatesse, par respect pour ceux qui ont arrêté de chanter.

70 bougies

Béa au cierge

Le 25 décembre dernier, on fêtait Noël à Bordeaux. Il faisait grand soleil, et ma mère et moi en avons profité pour aller nous balader aux Chartrons. On se retrouve dans l’église Saint Louis et Béa décide de poser un cierge à Marie Sainte Rita, pendant que je roule des yeux dans les orbites et souffle ma désapprobation.

En installant la bougie devant la statue de Marie la patronne des causes désespérées, Béa se blesse le pouce avec le porte-cierge et lâche un «Putain de merde!», avant de porter rapidement sa main à sa bouche et de lever les yeux vers la sainte femme, comme une enfant pris en faute.

On a ri comme des bossus et nous sommes sortis pour rejoindre Emilie et sa famille.

Béa a 70 ans aujourd’hui. Bon anniversaire, maman.

Novembre

Ciel

7 novembre 2015

Par la fenêtre du train, je vois les arches de l’aérotrain qui tracent sur les plaines du Centre. C’est absurde, ce rail suspendu menant nulle part, ces colonnes de béton armé fendu sous lesquelles passent les tracteurs. Les dernières feuilles des peupliers sont tombées dans un tapis jaune vif, les champs sont vides et le futur n’a pas eu lieu. L’aérotrain a été avant qu’il ne soit et je regarde les dernières traces du projet oublié suivre la ligne d’horizon.

Sur le côté du chemin de fer abandonné, des crétins ont tagué des slogans de la manif pour tous, des messages de peur incongrus aussi déplacés que le béton désormais friable sur lesquels ils sont peints. Tâche sur tâche, qu’il faudra bien, pourtant, un jour, effacer, peut-être quand on aura reconnu le mal que ces mots ont causé.

La mort et ses agents rôdent autour de nous et nous faisons ce que nous pouvons pour que la sidération ne nous empêche pas de vivre. Il faut vivre, malgré tout, et courir, bien sûr, et la seule façon d’avoir la force de le faire, c’est de prétendre qu’on n’a pas peur. On se convainc que le train ne peut pas dérailler, que la voie est sure, que les rails vont jusqu’au bout du quai.

Il y a quinze jours, Béatrice m’a laissé sur ma boîte vocale un message avec une voix brisée de larmes, d’où perçait le cri muet des morts, celui qui monte en nous et qu’on essaye de faire taire quand on perd quelqu’un. J’étais dans le train, impossible de la rappeler à cause du réseau, mais j’ai quand même envoyé des messages à Émilie, parce que je voulais être sûr que notre mère n’avait pas besoin d’une assistance immédiate. Brigitte est en train de mourir, m’a expliqué Émilie; sa voiture a quitté la route. Il faut qu’elle y aille, tout de suite, j’ai répondu en tapotant, fébrile, sur mon téléphone, debout entre deux wagons. Béa, en état de choc, a fini par prendre le train pour se rendre au chevet de Brigitte. Devant celle qui n’était déjà plus là et qui ne se ressemblait plus vraiment à cause de la violence de l’accident, ma mère, incrédule, a soulevé le drap du lit d’hôpital pour reconnaître les pieds noueux de son amie et réussir à croire, enfin, que c’était bien son corps qui gisait là, en train de s’éteindre.

Brigitte était la blondeur bourgeoise éclatante, puissante, comme son intelligence, comme son parfum, qui nous suivait depuis notre naissance. Des vacances, les derniers amis de la ville où je suis né. Une femme qui avait connu mes parents quand ils étaient encore ensemble. Quelqu’un qui avait connu mon père et qui avait pris le temps de m’envoyer des tirages en noir et blanc du sourire de Michel quand il est était jeune père, heureux, confiant.

«J’ai failli l’appeler plusieurs fois cette semaine. On se parlait beaucoup, finalement. De pas grand chose, mais on se disait tout. C’est dur», me dit Béa, hier. J’ai le coeur qui se coince, parce que je sais ce qu’elle veut dire, parce que je ne peux rien faire. Elle a perdu son amie, celle dont elle connaissait la forme des pieds, cette intimité d’esprit et de corps là. Et s’il y a d’autres amies, bien sûr, il n’y aura pas d’autre amie de 40 ans, parce que nous n’avons droit qu’à un seul tour sur le manège.

Le train file et c’est un voyage heureux, il fait beau, il n’y a pas d’enfant qui pleure ou de goujat pour parler fort au téléphone. Bientôt, le vieux mono-rail joue à cache-cache avec mon train, disparait au milieu des arbres, se rapproche pour finalement s’arrêter aussi abruptement qu’il avait commencé. Les étangs paisibles, ma mère, que leur beauté, leur paix au soleil de l’automne, que ça continue à nous porter. Que la lumière musèle la peur, que notre ligne ne s’arrête pas tout de suite.

Ces jours-ci

La Champenoise

Je fais n’importe quoi avec la nourriture, ces jours-ci. Hier, j’ai voulu faire des crêpes, alors que je n’ai pas de poêle à crêpe. J’ai été en acheter une et ce n’est que quand je l’ai mise sur ma plaque à induction et qu’elle est restée froide que je me suis rendu compte qu’elle n’était pas prévue pour. J’ai failli arracher le plan de travail du mur de frustration.

Ce soir, j’ai décongelé deux kilos de lentilles cuisinées, en me disant qu’on serait content de les trouver en sortant du cinéma. Évidemment, en rentrant du cinéma à minuit trente, je n’avais pas du tout envie de manger des lentilles aux carottes (même très bonnes). Les lentilles sont allées rejoindre la pâte â crêpes au frigo, celle là même qui attend que nous soyons lundi pour que je puisse acheter une poêle adéquate. Tout va probablement partir à la poubelle parce que je n’ai pas faim, ces jours-ci.

Hier, j’ai été prendre un verre en terrasse, et au moment de m’asseoir, j’ai hésité. Et Franck, toujours philosophe, a haussé les épaules et m’a dit : «Si on doit se faire buter, on se fera buter.» Franck, qui en passant devant Libération pour rentrer chez lui vendredi soir, s’est dit qu’on en faisait peut-être un peu beaucoup, avec les fusils mitrailleurs et les soldats, avant d’apprendre qu’on tirait dans la rue à côté. On a bu notre soda en mangeant des bonbons acidulés. Je suis rentrée en vélo préparer ma pâte à crêpes (innocent que j’étais).

Aujourd’hui, il faisait un temps incroyable, le soleil était revenu. J’ai ouvert les fenêtres et mis de la disco parce que c’est de la musique la plus puissante que je connaisse pour faire reculer les ombres. La disco qui fait danser dans le noir, même quand on est malade.

Nous n’avons pas pris le métro, il faisait tellement beau et j’ai cherché le chemin le plus ensoleillé. Les rues étaient déjà plus vivantes que la veille, où un silence assez terrifiant s’était étendu sur la ville. Je me souviendrai longtemps de mon arrivée à vélo dans une Gare d’Austerlitz déserte pour aller chercher d’Artagnan, me demandant si elle était bien ouverte tellement je voyais peu de monde. Les taxis avaient pris le temps de sortir de leur voiture et discutaient en attendant les clients qui descendraient du prochain train.

On a mangé dans le restaurant chinois habituel, à coté d’une mère qui finissait de se rassurer d’avoir ses deux filles avec elle, et puis on a été prendre un bubble tea dans la petite boutique de Saint Martin, celle où le propriétaire s’est laissé déborder par sa gamine adorable qui dessine toujours sur l’une des trois tables. Les seaux de perles de tapioca sont recouverts de cahiers de dessin roses bonbon et de trousses de feutres. J’ai voulu qu’on aille se poser au jardin Anne Franck, mais il était, bien sûr, fermé. Alors on a continué le lèche-vitrine, en attendant de retrouver Quentin. On marche et je vois bien que d’Artagnan, il a les pleurs qui sont coincés à l’intérieur parce qu’ils pensent aux personnes qu’il connaissait et qui étaient au Bataclan. Mais je dis rien parce que j’ai pas à lui dire comment gérer son chagrin ou faire pour que ça sorte.

On retrouve Quentin et on s’installe en terrasse, je suis sur le tabouret qui tourne le dos à la rue, je me demande si je dois m’en inquiéter. Quentin nous dit qu’il a passé le week-end à pleurer, et quand il nous demande si on connaissait des victimes, d’Artagnan ne dit rien et ça me coince le ventre, parce que je ne sais pas si c’est par pudeur ou pour ne pas s’effondrer.

Tout à coup, il y a des gens qui passent en courant devant le café. Tout le monde se lève d’un seul coup et je suis le mouvement, comme un fou, je suis caché, mal, à côté de la porte des toilettes, je suis très mauvais à ce jeu, je suis directement en face de la porte vitrée. Rapidement, les voitures de flics passent en hurlant devant le café, on s’enhardit à se relever, j’ai le genou mouillé parce qu’il y a de l’alcool renversé partout, d’ailleurs il y a des tables renversées partout, le patron insiste en disant que c’est un mouvement de foule et décide de fermer le bar. Je paye et on part.

Quentin nous fait monter chez lui, au dessus du café, on parcourt Twitter, on envoie des SMS et très rapidement là encore, on comprend que c’est une fausse alerte, que des pétards et une ampoule ont explosé non loin. Hébété par le retrait de l’adrénaline, j’essaye de me souvenir comment je me suis retrouvé au fond du bar et je ne me souviens pas. J’ai eu l’impression de me rouler en boule en hurlant, tout en me téléportant.

Not afraid, j’aimerais bien. Je comprends l’idée, mais moi, je suis afraid, ces jours-ci. J’ai terriblement peur. Pour moi, pour mes proches. Pour ce qui va suivre. J’ai peur quand j’entends les sirènes de police qui descendent la rue des Pyrénées toute la journée. J’ai peur quand une voiture démarre un peu trop sportivement. J’ai peur des gens avec des grosses valises qui ont l’air d’être trop légères pour leur taille. Nous sommes traumatisés, même nos plus cyniques parisiens désabusés, tous exposés aux secousses secondaires, quoiqu’il a arrive.

Mais je peux pas m’arrêter d’aller en terrasse, de marcher dans la rue, de voir des gens. Je ne sais pas comment faire autrement que de continuer. Il ne peuvent pas tous nous tuer et c’est la seule solution qui pourrait leur permettre de gagner. Quoiqu’ils fassent, ils ont déjà perdu, et ils essayent de nous entraîner dans l’abîme avec eux.

Aussi, et je sais que beaucoup de femmes et d’homos me comprendront, si je ne devais sortir de chez moi que lorsque que je sens en parfaire sécurité, je ne sortirais pas beaucoup. L’espace public n’a jamais été 100% sûr pour moi, qui suis pourtant un grand mec blanc. J’ai appris à analyser les risques potentiels, à évaluer les groupes bruyants, à choisir mes rues, mes heures de balades.

Nous sommes ressortis, dans la soirée, au cinéma, se changer les idées. Mais cette fois, j’ai pris mon pilulier, un chargeur de téléphone, au cas-où, et nous sommes allé à celui juste à côté de la maison. La salle était presque vide et on s’est assis pas trop loin de la sortie. Au milieu du film, l’image a soudainement disparu. Le son a continué à jouer, lui. On a toutes et tous tourné la tête, essayant de deviner si quelqu’un était dans la salle de projection, si on devait être patient. Ou si on devait avoir peur. J’ai demandé en chuchottant à d’Artagnan s’il voulait qu’on sorte. Il a secoué la tête. Un homme est sorti de la salle dans un clignement de lumière, et l’image est revenu peu après. Le projectionniste est descendu s’excuser et toute la salle l’a remercié en rigolant, clairement soulagée que ce ne soit qu’un petit incident technique, une courte interruption de l’image et non pas une nouvelle attaque. Le film est revenu quelques minutes en arrière, et la projection a repris, le bruit des balles à sa juste place derrière l’écran.

Vider mon sac

Saint-Émilion, 31 octobre 2015

Saint-Émilion, 31 octobre 2015

Dans mon sac à dos, j’ai des semis, du lilas afghan et du lis des cafres, que j’ai installés dans des bouteilles en plastique taillées, pour ne pas qu’ils s’abiment. Un fruit de la passion, mûr, pour ses graines prêtes à être semées. Un couteau Leatherman dans son étui, qui cogne contre la boîte métallique bleue roi de ma cire pour cheveux Dax. J’ai aussi une petite bouteille d’eau, mes médicaments contre le VIH dans un pilulier orange vif et une écharpe, pour quand je sortirai du train, et qu’il fera froid sur le quai parisien. J’ai aussi des pots de confitures de coing maison, bien emballés. Des pansements, mes cachets de lactase, ma carte de voyageur SNCF et au fond, protégé dans sa combinaison de mousse, mon ordinateur portable. J’ai aussi la prise pour le brancher, ainsi que le chargeur de mon téléphone. Si on m’arrêtait et qu’on fouillait mon sac, on pourrait me prendre pour un survivaliste, alors que je suis simplement un survivant. J’ai un étui avec deux paires de boules quiès, que j’utilise quand je n’écoute pas de musique avec mes écouteurs. Là, je n’en ai pas besoin, je suis seul, j’ai le compartiment pour moi. Et d’ailleurs, le train entre en gare. Je range mon livre contre mon portable, je ferme mon sac.

Les biches

Sur une photo qu’elle m’a envoyée, Béa avance au bord de la mer, les pieds dans l’eau, de dos, penchée vers les vagues, le pantalon retroussé, une silhouette sombre sur une plage bretonne. On s’envoie des textos avec Béa. Je sais que je devrais la voir plus souvent, faire un effort pour lui trouver du temps, parce que la voir me fait du bien; parce que la prendre pour acquise, aujourd’hui, est aussi stupide que de penser que la mort n’existe pas. Qu’on aura le temps de se préparer. Et nous sommes arrivés à un si bel endroit, maintenant, après s’être tous les deux perdus seuls dans la forêt de nos épreuves. La relation, les échanges que nous avons aujourd’hui sont tellement gratifiants. Ça ne sera jamais simple, jamais évident, même si on se comprend mieux aujourd’hui. Elle m’énerve, parce qu’elle est ma mère et qu’elle s’octroie des droits sur moi, comme les mères le font, et peut être comme seules les mères ont des raisons de le faire. Mais on peut parler, maintenant. Quand je suis face à elle, la vérité de sa présence me rend plus solide.

Je viens de me rappeler qu’adolescents, Émilie et moi avions essayé de parler du problème de Béa avec l’alcool à mon père. Michel nous avait répondu : Non. Il n’y a pas de problème. Et il s’était écoulé plusieurs années avant que Béa ne reçoive l’aide dont elle avait besoin. Plusieurs années pendant lesquels nous avons été seuls face à sa maladie. À notre détresse. Je pense qu’il y a plusieurs raisons qui ont poussé Michel à refuser d’entendre ce que nous lui disions. La moindre desquelles n’était pas l’impossibilité d’accepter l’idée de nous avoir laissé à la garde d’une femme avec un problème grave. Pire, qu’il avait peut-être été l’un des facteurs déclencheurs de l’alcoolisme en la quittant. Il n’habitait pas avec nous et il avait besoin de croire que nous allions bien. Alors, non, pour lui, il n’y avait pas de problème. C’était sa solution. Un jour, debout à côté de lui, je me suis rendu compte que j’étais plus grand que lui et je lui avais dit, en souriant. Non, avait-t-il répondu, sans esquisser un sourire. Ce n’était pas possible, donc ce n’était pas. Même si je le dépassais.

Chez certains, les fêlures de la première partie de la vie mûrissent en problème de santé chez l’adulte. Il s’agit pas de trouver des coupables, d’établir des responsabilités. Béa porte le poids de ses parents, comme je porte les miens en moi, comme des organes calcifiés. Nous sommes ce par quoi nous sommes passés, les griffures des fourrés que nous avons traversé. Il faut juste accepter que jamais nous ne serons libre de notre enfance. Grandir, c’est souvent s’habituer à vivre à l’orée du bois, tout en frissonnant le soir venu face aux ombres.

Trouver du travail, le garder. Aimer quelqu’un, le garder. Avoir une vie sexuelle épanouissante. Ne pas manger trop, ne pas manger mal, être en forme. Modeler cette forme. La contrôler. Comme si nous n’étions pas des comètes hurlantes; sauvages, comme les biches qui traversent la route devant la voiture la nuit. Comme si notre esprit n’était pas dans chaque partie de notre corps, même celles qu’on ne comprend pas. Parfois je me demande comment on peut exiger autant des gens, alors qu’ils passent la majeure partie de leur vie à se remettre de leur enfance. Si j’avais un enfant à traumatiser à mon tour, je lui dirais : fais toi le moins de mal possible pour aller le plus loin possible et appuie les ailes de ton planeur sur la bienveillance pour voler aussi longtemps que ta journée ne te le permettra. Le reste n’est pas la réalité.

Attraction

Les emballements du coeur, son déraillement, le décrochage, les battements sautés, la soif, la peur, la folie, la crainte, la joie aussi, et l’espoir, le sombre, le secret, le terrible et brûlant espoir que quelqu’un réponde à notre chant et qu’on oublie ensemble, enfin, que nous allons mourir. Se tenir chaud dans la nuit, se sentir tomber, un peu, et l’accepter.

On regarde les étoiles dans le ciel d’hiver d’une nuit clair et fraîche, et on les nomme, je lui montre Jupiter; je me vois marcher sur la face visible de la lune, c’est si proche, la porte d’à côté, moins de deux heures en train, on pourrait y aller et revenir tout le temps, si nous n’étions pas si insignifiants. On regarde le noir du ciel et les larmes me montent aux yeux, saisi par le vertige, devant le miracle qui nous retient sur le sol terrestre. Que n’avons-nous des ailes. Pourquoi ne tombons nous pas, puisque nous ne sommes rien?

Pour la même raison que nous nous tournons vers la lumière familière que nous reconnaissons chez certains, sûrement. La loi de l’attraction universelle. J’existe donc je pèse. Je pèse donc j’attire et j’orbite. Là, je frôle l’atmosphère, je ne sais pas si je suis comète, satellite ou étoile jumelle, si je trouverais une orbite stable ou si je serai projeté, comme par une fronde cosmique, hurlant, au fin fond de la nuit. Est-ce que je vais prendre feu? Est-ce que le noir immanent peut attendre? Au tango, on pèse dans la main de son partenaire pour trouver sa légèreté et de là nait la giration. C’est marrant, le premier pas qu’on apprend s’appelle la Sortie. Un pas en arrière, deux pas en avant. En pesant dans sa main. Si tu la retires, je ne tombe pas, je m’éloigne.

Moi aussi, bien sûr, j’ai peur d’être anéanti. J’ai peur du cataclysme. J’ai peur de toi, de moi, aussi. Et si je préférais reprendre ma course au milieu des étoiles, plutôt que de tout risquer, encore? Mais pas de beauté lunaire sans crash de météorite, pas de voeux fiévreux sans étoiles filantes, ces dernières flammes de corps célestes mourants, comme les cierges vacillant dans les églises, que je rallumais, petit, quand ils n’avaient pas brûlé jusqu’au bout; je trouvais ça tellement triste.

Et si tout s’arrêtait demain, si le mouvement universel se grippait, est-ce que tu voudrais que je sois là? Si tu laisses ta main, je peux te dire ce qui peux se passer. On peut tourner un peu ensemble. Trouver la bonne distance, notre orbite stationnaire. S’accorder. Rire, évidemment, et dormir au soleil. S’engueuler, parfois. Chanter. Éclats d’or sous la foudre. Se fondre et se rattraper. Est-ce que tu veux danser avec moi?

Apocalypse

Ya un truc dans l’air. Ils l’ont dit au journal. Y’a un truc dans l’air à Paris qui va nous rendre malade. Qui nous pique les yeux, qui nous fait pleurer. Ya un truc dans le ciel. Qui nous cache le soleil, qui réveille nos craintes animales et qui nous donne envie de retourner nous coucher pour ne plus jamais nous réveiller. Ça sent l’apocalypse, le basculement.

Je voudrais croire pour prier que ce soit l’arrivée du soleil, de l’amour et des larmes de joies, du syndrome de Stendhal. J’ai la peau à vif et le coeur aux bords des lèvres, mais je veux que ce soit à cause du changement de saison, des fleurs qui sortent de terre, du débourrage des bourgeons. De l’impatience de la sève. Je veux du vert, du beau, du chaud. De l’amour, encore, encore, encore. Je veux qu’on prenne soin les uns des autres. Que ce soit notre Révélation. Notre salutation au printemps.

Vanité

J’adore la lumière des chiottes des TGV. On dirait un miroir de maquillage de Broadway. Mais chaque photo que j’essaye de prendre avec cette lumière finit à la corbeille. La fois d’avant, j’avais le visage chevalin et inquiétant; dans celles-ci, on ne voit que mes rides. Effacer. Effacer. Effacer. Mais dans la dernière, je trouve mes joues bizarres. Mes pommettes un peu plus plates. Du coup, j’en reprends une série, et aucune ne semble corriger ça. Je laisse tomber et je retourne à ma place.

Peut-être que Franck à raison. J’ai juste perdu du poids et donc des joues. Et le visage que je découvre dessous est, je cite, «fatigué et asséché», parce que ça nous arrive à tous en prenant de l’âge. Mais je commence quand même à chercher «eviplera lypodistrophies» sur Google, et je trouve pas grand chose, mais j’ai quand même un peu peur: Et si mon traitement VIH avait des effets indésirables, finalement?

Je suis face à mon miroir, en train de me dire que je suis parano, que c’est pas possible. Mais aussi que c’est comme ça que naissent les effets indésirables. Ils n’existent pas avant que les patients ne les remarquent. Après tout, on a que deux ans de recul sur cette combinaison. Et mes jeans tombent un peu comme des sarouals, tellement j’ai perdu de fesses. Peut-être que les médocs jouent aux déménageurs bretons avec mes graisses.

On s’habitue à tout. Je vis avec le VIH, j’y pense moins, je pense surtout à prendre mon médoc. Quand tout va bien, ça semble si loin. Je vais à la gym. Les morceaux de mon coeur tiennent encore avec du scotch, et je continue à pleurer en recouvrant l’orange de mon mur, mais j’avance. Je vis. Je ne vais rien apprendre aux séropos qui m’ont précédé, c’est dur, cette attaque au visage. La possibilité de cette attaque au visage est dure. Ça me rappelle que je suis malade, ou que je pourrais l’être. Que même si tout va bien, tout ne va pas bien. Je vous jure que j’essaye, parce que je ne veux pas toujours être l’oiseau de mauvais augure, j’essaye de ne pas me plaindre, de ne pas broyer du noir. De ne pas spinner. Je positive, je vois le beau, je profite des rayons de soleil. Mais des fois, juste des fois, je trouve que c’est lourd. Et des fois, j’ai du mal à me trouver beau en photo.

J’ai effacé la photo, et j’ai pris rendez-vous chez mon docteur. Mon nouveau docteur. Parce que le docteur que j’aime tant est très malade, beaucoup plus malade que moi. Parce que c’est aussi ça, vivre avec le VIH en 2015, en France, c’est vivre peut-être plus longtemps que son médecin. Plus longtemps peut-être que vous. C’est avoir la possibilité de s’accorder le luxe de la vanité et cultiver la coquetterie de se trouver beau dans le miroir vieillissant. C’est vouloir, et avoir le droit d’espérer, du temps. Du temps pour prendre le train. Du temps pour prendre des photos idiotes et du temps pour en réussir une, peut-être, enfin, à la lumière de mon cabaret sanitaire.